« Rééquilibrer la Loire » : des interventions humaines pour rendre au fleuve son état naturel

par | 18 Fév 2025 | Eau

La Loire n’est pas un fleuve si sauvage. De tout temps, elle a été aménagée, ce qui a contraint son comportement. Aujourd’hui, des travaux en cours détruisent ou réaménagent des ouvrages précédents, afin de redonner au fleuve sa morphologie initiale.

Mais que font ces pelleteuses dans le lit de la Loire ? Depuis quatre étés, ici ou là entre les Ponts-de-Cé et Nantes, des travaux de grande ampleur viennent troubler la quiétude du débit du fleuve le plus long de France. Encore des aménagements humains venant impacter un milieu naturel ? C’est plus compliqué qu’il n’y paraît.

Depuis 2013, une équipe de Voies navigables de France – un établissement public sous la tutelle de l’État – planche sur la maîtrise d’ouvrage de ces travaux, commencés en 2021. Leur but : restaurer la morphologie naturelle de la Loire, justement entravée par des aménagements précédents.

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Des aménagements qui remontent au Moyen-âge

Car la Loire n’est pas le fleuve sauvage que nous présentent les brochures touristiques. « Oui, c’est un mythe », reconnaît Séverine Gagnol, cheffe de l’unité territoriale Loire de Voies navigables de France, en charge des travaux.

Certes, le cours d’eau est moins aménagé que ses consoeurs et confrères français comme la Seine ou le Rhône, entravés de barrages. Mais il n’est pas vierge d’intervention humaine, loin de là. Lui aussi, des hommes ont cherché à le dompter. Plusieurs fouilles archéologiques menées récemment par les équipes de l’Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives) ont permis de retrouver des traces d’aménagements remontant à l’Antiquité ou au Moyen-âge : pêcheries (pièges permettant de capturer une multitude de poissons), digues…

La dernière grande phase d’aménagement a eu lieu au cours du XXsiècle, période d’expansion et d’industrialisation des activités humaines. « La Loire a été aménagée pour répondre à deux objectifs : exploiter ses ressources – comme le poisson et le sable – et la dompter pour se prémunir d’inondations ou améliorer la navigation », décrit encore l’ingénieure chargée des travaux. 

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Un affaissement du lit de la Loire jusqu’à quatre mètres

Près de 750 épis – murets transversaux – ont ainsi été construits entre les Ponts-de-Cé et Nantes pour concentrer l’écoulement au milieu du fleuve, censé faciliter la navigation, avant que le développement ferroviaire et routier ne l’emportent… Et au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le sable du lit a été dragué massivement pour les besoins du secteur de la construction.

Résultat ? Un enfoncement du lit de la Loire jusqu’à quatre mètres à Nantes par rapport à 1900. Des bras secondaires et des annexes hydrauliques asséchés une bonne partie de l’année, parce que le niveau de l’eau est trop bas pour s’y infiltrer. Autant de zones devenues inaccessibles aux poissons migrateurs qui s’y reproduisaient…

Des levées de boucliers

Dès les années 70, des boucliers se sont levés face à ces aménagements. Pour empêcher la création de barrages inspirés des autres fleuves français. Pour questionner la pertinence de la suppression à l’explosif d’une partie du seuil rocheux naturel de Bellevue en 1976, afin de draguer et approfondir la Loire à cet endroit-là pour la navigation.

Cette intervention a eu pour conséquence de faire remonter le bouchon vaseux de la Loire et le niveau de salinité en amont. La métropole de Nantes s’est retrouvée à devoir déménager son captage d’eau potable à Mauves-sur-Loire. Habitants et élus locaux se sont mobilisés pour réclamer la reconstruction du seuil.

Le duit de Bellevue. Crédit photo : Gaël Arnaud – Voies navigables de France


Pour répondre à ces préoccupations, les services de l’État et les collectivités se sont mis d’accord pour créer le « Plan Loire Grandeur Nature » en 1994. Alors ministre de l’Environnement, Michel Barnier déclarait : « Les bateaux doivent s’adapter à La Loire et non l’inverse. » Ce plan destiné à ménager la protection de la biodiversité de la Loire et ses usages a depuis sans cesse été renouvelé.

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« Rééquilibrer » pour effacer nos traces

Le programme de « rééquilibrage », pensé depuis 2013 et démarré en 2021, « s’inscrit dans ce fameux Plan Loire », rappelle Sandrine Gagnol. Rendre à des éléments naturels leur aspect initial suppose de faire face à un paradoxe : celui de l’humain qui intervient pour effacer ses traces.

« On pourrait dire qu’on corrige les aménagements précédents, oui », reconnaît la cheffe de l’unité Loire de VNF. Tout en soulignant qu’aucun des ingénieurs ayant construit des épis à l’époque n’aurait pu anticiper le dragage du sable lié aux besoin de reconstruction à la fin de la Seconde Guerre mondiale, qui a largement accentué les dégâts sur l’affaissement du lit de la Loire.

Ces travaux, prévus jusqu’à fin 2025, défont des ouvrages pour « redonner une dynamique naturelle à l’eau ». Les épis sont raccourcis ou rabaissés. Un nouveau « duit » (digue créée sous l’eau) et un épi rocheux doivent retrouver la place à Bellevue, entre Saint-Julien-de-Concelles et Sainte-Luce-sur-Loire. Des ouvrages fermant l’accès à des bras secondaires sont supprimés ou diminués.

L’île Poulas, site n°4 : vue globale vers l’aval d’une pêcherie fixe. Un duit élaboré à l’aide de plusieurs lignes de pieux orientait le courant vers le piège à poissons disposé en plusieurs « V » matérialisés par des séries de pieux © Yann Viau, Inrap

Reconnexion et « réensauvagement »

Parmi les effets immédiats attendus : « les bras secondaires qui n’étaient connectés en moyenne que 30 % de l’année au cours principal le seront désormais 90 % de l’année une fois les travaux réalisés », détaille Sandrine Gagnol. De quoi permettre à la faune et la flore spécifiques à ces milieux de revenir s’installer, sans intervention supplémentaire. Car « la plupart des habitats et des espèces trouvés en Loire se redéveloppent ou se reproduisent chaque année, par exemple grâce aux graines stockées dans le sable », décrit l’ingénieure.

Les travaux sur les épis permettent aussi au sable de « se remobiliser très vite », créant de nouveaux dépôts au fond du lit. D’après les projections mesurées en amont, d’ici 20 à 30 ans, tous ces travaux devraient avoir adouci la pente du fleuve, permettant le rehaussement du lit et du niveau de l’eau.

La Loire devrait ainsi retrouver une nouvelle jeunesse, avec une morphologie plus naturelle et son aspect plus « sauvage ». Même s’il aura fallu, pour ça, quatre années de travaux et 42 millions d’euros.

Photo bannière : Travaux de rééquilibrage du lit de la Loire. Crédit photo : Voies navigables de France – NGE

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