Dans les marais du Cotentin et du Bessin, on laisse l’eau envahir tout, chaque hiver, dans un intérêt multiple et bien compris. Après les agriculteurs, détour auprès de ceux qui veillent sur cette énorme machine hydraulique que constituent les bassins versants, les fossés, les zones humides et la mer : les associations de propriétaires qui gèrent les niveaux d’eau et le Parc naturel régional des marais du Cotentin et du Bessin [1].
Le Cotentin est une presqu’île. Ce qui ne se voit pas sur une simple carte saute aux yeux l’hiver, quand les marais « blanchissent », comme on dit ici. Le réseau très dense de cours d’eau entre en crue sous l’effet des pluies et envahit une partie du bas pays, au cœur du département de la Manche. Le paysage noyé, magnifique, impressionne les visiteurs. Mais les habitants restent sereins, conscients des avantages du phénomène, tant pour l’agriculture, la recharge des nappes phréatiques que la biodiversité. Confiants aussi dans les vannages établis pour certains depuis bientôt trois siècles, et dans la gestion qu’en font les ASA, ces Associations de propriétaires autorisées.

« C’est Napoléon qui les a instituées. Les autorisant à faire les travaux pour que l’État n’ait pas à les faire », remarque Pierre Aubril, ancien agriculteur, membre d’une ASA et élu au bureau du Parc des marais. « Lorsqu’il s’agira de construire des digues à la mer, ou contre les fleuves, […] la nécessité en sera constatée par le Gouvernement et la dépense supportée par les propriétés protégées […] », indique en effet la loi de 1807 dans un article toujours en vigueur. Aujourd’hui, dans la Manche, ils sont 5240 propriétaires, rassemblées dans quatorze ASA qui veillent sur les marais comme le lait sur le feu.
Les ASA maîtres des crues
La tâche est immense. Il faut entretenir et réguler la hauteur d’eau de quelque 1000 km de cours d’eau et deux fois plus de fossés. Comme il faut garder en état et surveiller les différents dispositifs contre la mer, notamment les grosses portes à flot au débouché des fleuves ou affluents les plus importants, comme sur la Douve et la Taute, à Carentan.
Ces vantaux de bois d’au moins trois tonnes s’ouvrent sous l’effet du courant des rivières, puis se referment quand le flot revient de la mer. « Comme des barrières. Mais ce sont surtout les vannages en amont qui servent à réguler les niveaux d’eau, c’est là que nous devons être réactifs », souligne Loïc Ducloué, président de l’ASA des bas fonds du bassin de la Taute.
Les petits fleuves côtiers sont quant à eux régulés à leur débouché dans la Manche via un « taret », où une porte guillotine se ferme pour empêcher l’envahissement de la mer. « Il suffit d’une micro-coupure électrique, ou encore d’un déchet qui bloque, et la porte peut rester coincée. Et alors la mer peut entrer. »
Michel Haize a la voix soucieuse. Il est maire de Saint-Germain-de-Varreville, commune côtière de 109 habitants, depuis trente ans et préside l’ASA locale depuis presque autant : « Ça ne se bouscule pas pour me remplacer », regrette-t-il.

Tous les jours ou presque, il descend vérifier le bon fonctionnement du taret, y compris sous une pluie battante comme ce jour de janvier. Il se glisse dans le petit réduit en béton en contrebas de la digue, inspecte la porte et son moteur.
« On a interdiction d’ouvrir les tarets du 15 décembre au 15 février. Je la respecte, sauf quand il pleut trop comme ce mois-ci : j’ai ouvert et l’Agence de l’eau a accepté. À conditions exceptionnelles, mesures exceptionnelles. Car il y a des fosses septiques ne fonctionnant plus quand le marais est trop haut, justifie-t-il. D’ailleurs, on ne veut pas le marais blanc tout le temps. Les anciens disaient que pour qu’un marais soit bon l’été [pour le pâturage et pour le foin, NDLR] il faut qu’il baigne sept fois dans l’hiver. Et donc qu’il ressuye [assèche] autant. »
Loïc Ducloué confirme : « Le but n’est pas que l’eau soit à un mètre de haut pendant quatre ou cinq mois d’affilée ! En 2023, à cause des pluies, c’est resté blanc jusqu’à mi-avril, eh bien le marais était asphyxié, ça se voyait à la flore. »

Avec 50 km2 de marais et presque 1 000 propriétaires, l’ASA de la Taute est la deuxième plus importante, brassant des sommes importantes. Le « simple » entretien annuel de cours d’eau sur 174 km linéaires peut ainsi atteindre 82 800 € rien qu’en curage, faucardage, broyage ou retrait d’obstacles. Et le déplacement des quatre portes à flot plus en aval a coûté plus d’un million d’euros en 2017, subventionné pour les trois quarts. Elle fonctionne grâce à une secrétaire et un garde-rivière, mais aussi un conseil d’administration « assidu », apprécie Loïc Ducloué, inquiet cependant de son renouvellement, avec des agriculteurs de moins en moins nombreux.
Une responsabilité majeure pour les ASA
En plus de la maîtrise des crues, les ASA ont aussi une responsabilité à la hauteur du rôle majeur que jouent les 27 000 ha de marais pour le Cotentin : socles de l’essentiel de l’économie locale, ils stockent le carbone dans leurs prairies et leurs sols tourbeux, maintiennent une biodiversité exceptionnelle, alimentent les nappes qui abreuvent… la moitié de la population manchoise : « Beaucoup plus que les pluies, c’est la saturation des niveaux qui recharge les nappes, la masse d’eau faisant pression », explique Adélaïde Liot, chargée de mission pour les zones humides au Parc naturel régional du Cotentin et du Bessin.
Ces bénéfices des marais représentent justement la raison d’être du Parc. Créé en 1991, il a pour mission de préserver la biodiversité et la qualité des aquifères, mais aussi les intérêts des différents types d’usagers. Particulièrement ceux de l’élevage laitier, qui s’est développé précisément depuis deux siècles que les crues des marais sont sous contrôle : « Nous sommes dans le bassin historique du beurre et de la crème, presque toutes les industries du Parc sont liées à l’agroalimentaire », souligne Nicolas Fillol, responsable du pôle Biodiversité et ressource en eau du PNR. Il relève aussi qu’ici, « le marais est globalement en bon état, comparé à d’autres zones humides » et que l’élevage extensif pratiqué « est au cœur de la préservation de la biodiversité spécifique de ce milieu ouvert. »
« Les 146 000 ha du Parc ne constituent pas un espace protégé, seulement un lieu d’animation renforcée pour amener le territoire à intégrer la préservation de l’environnement », insiste-t-il. « Animation » : le mot paraît modeste quand on pèse les enjeux et qu’il s’agit de faire travailler 110 communes (dont 93 dans la Manche) et de leurs quelque 73 500 habitants vers des objectifs communs.
Des usages et contraintes multiples
Car la simple gestion de l’eau peut rencontrer des intérêts divergents. D’autant plus que ses acteurs sont nombreux et divers, depuis les services de l’État (Agence de l’eau, Directions départementales, OFB, Conservatoire du Littoral…) jusqu’aux collectivités (des communes jusqu’à la Région), syndicats mixtes (comme le SDEAU50) et associations (chasseurs, patrimoine…) dont deux gèrent deux des quatre réserves naturelles du Parc, le CPIE du Cotentin et le Gonm.
Tout ce monde-là étant imbriqué dans des dispositifs multiples (Sage, Gemapi, Natura 2000…), pour des problématiques aussi vitales que la qualité de l’eau potable ou les risques d’érosion, de submersion marine et d’inondation liés au réchauffement climatique !

La tâche des ASA est justement rendue complexe par ces usages divers : « Il faudrait des cotes de niveau d’eau qui satisfassent à la fois les agriculteurs, les pêcheurs, l’exploitant des bateaux de promenades, les chasseurs… », constate Loïc Ducloué. Ainsi, les pêcheurs voudraient plus d’eau plus tôt au printemps pour que les brochets aient le temps de pondre dans les prés inondés puis de repartir, quand les gabionneurs, qui traquent le gibier d’eau dans leurs abris, attendent de l’eau dès la fin août : « Certains voudraient qu’on referme les vannes alors que les bêtes sont encore au marais », soupire Michel Haize. « C’est nous qui arbitrons et avons le dernier mot, assure Loïc Ducloué. Le but c’est quand même que les agriculteurs puissent en vivre. »
La biodiversité, bien commun à protéger et source de contraintes
Préserver la biodiversité particulièrement riche des eaux du marais demande aussi des efforts. L’ASA de la Taute a ainsi lancé « une étude d’un an pour analyser la salinité sur notre rivière quand on ouvre les vantelles, et l’impact sur la faune, la flore et les prairies, via six sondes ». Des agriculteurs ont en effet relevé des taux de sel beaucoup plus élevé depuis que des vantelles ont été ouvertes dans les portes à flot : au moins une doit rester ouverte pour faciliter la circulation des poissons, notamment la remontée des civelles et autres alevins. Ces ouvertures minimes mais permanentes rendent également le niveau d’eau plus difficile à gérer.

Dans ce casse-tête, le Parc aide les différents acteurs, apportant notamment un appui technique précieux aux ASA, qu’il s’agisse de les éclairer sur l’épineuse question de l’entretien des cours d’eau ou de les aider à monter un projet. « Au besoin, on fait tout le dossier, du cahier des charges au recrutement du bureau d’études, en passant par l’animation des réunions, et bien sûr la recherche de financements », explique Adélaïde Liot. « On va par exemple solliciter des communes qui ne cotisent pas à une ASA pour réduire la part de celles-ci. La charge est lourde pour elles », convient-elle, citant une petite ASA obligée de mettre en conformité ses ouvrages hydrauliques pour permettre la circulation des poissons alors qu’ils ne sont que quelques dizaines de cotisants.
De quoi réconforter les présidents de ces syndics de propriétaires. Ils œuvrent pour le bien commun, économique et écologique, que constituent les marais, et se sentent un peu seuls à se démener dans leur bas pays alors que l’eau dégringole – aussi – des pluies du haut pays, « où ils ne paient pas de cotisation et sont les premiers à être au sec », comme relève un habitant des marais côtiers. D’autant, remarque un autre, « que c’est en amont que les haies disparaissent le plus, que les terres labourées augmentent et que l’artificialisation des sols avance ».
Un territoire entier réuni dans un dispositif de préservation
Cependant, le Parc réussit visiblement sa mission fédératrice : une seule commune manque à l’appel dans le périmètre de son territoire et les 58 délégués du comité syndical parviennent généralement à tomber d’accord malgré leur nombre, comme en témoigne la nouvelle charte d’adhésion qui va être soumise aux collectivités cette année. Un signe rassurant alors que les risques noircissent l’horizon, recensés aussi bien par les ASA que les responsables du Parc : la raréfaction de l’eau l’été qui va rendre plus difficile l’équilibre entre les captages et la préservation des tourbes, la montée du niveau de la mer qui va gêner la fermeture des portes, et les conséquences multiples des départs en retraite des agriculteurs.
« Si leurs voisins récupèrent des parcelles autour, auront-ils toujours besoin d’aller jusqu’au marais ? Si ceux des marais partent, est-ce que leurs terres ne vont pas partir en culture ? Et s’il y a moins d’éleveurs aux marais, qui transmettra les savoirs, l’art de curer les fossés, la gestion de végétaux qui ne sont pas dans les manuels scolaires ? Comment on ne plante pas un tracteur dans l’eau ? C’est que le métier d’éleveur laitier n’est pas non plus le plus facile », s’interroge ainsi Nicolas Fillol, constatant que « nous faisons face à des équations à plein de composantes et plein d’inconnues ». Pierre Aubril, qui partage ce type d’analyse,conclut : « Il va falloir sortir du « on a toujours fait comme ça. »
[1] Sauf précision, cet article se focalise sur la partie du territoire situé dans la Manche, qui représente les 9/10es du Parc.


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