Eau et rivières de Bretagne : « L’attachement des Bretons à l’eau dépasse sans doute de très loin le rationnel »

par | 18 Fév 2025 | Eau

Arnaud Clugery est le directeur opérationnel et le porte-parole d’Eau et rivières de Bretagne. Cet ancien élève du lycée agricole du Nivot (Finistère), actif dans l’association depuis 1995, revient sur son histoire et sa place, essentielle, sur les sujets environnementaux liés à l’eau dans la région bretonne.

Comment est née Eau et rivières de Bretagne ?

À la fin des années 60, une association bretonne, la Société pour l’étude et la protection de la nature (Bretagne vivante aujourd’hui), a publié un numéro de son magazine Penn Ar Bed sur le saumon. Elle a réuni dans ce cadre les meilleurs connaisseurs de ce poisson : les pêcheurs. Ceux-ci, venus des quatre coins de la Bretagne, se sont aperçus qu’ils rencontraient des difficultés similaires. Ils se sont ainsi constitués en association dans l’objectif de protéger ce poisson symbolique pour eux, en 1969. Ils l’ont appelée l’Association pour la production et la protection des salmonidés en Bretagne (APPSB). Avec, à sa tête, l’emblématique Jean-Claude Pierre.

Comment se sont-ils fait connaître ?

Pendant les années 70, ils se sont appuyés sur des opérations qui ont rendu l’association populaire. La première a consisté à financer des études scientifiques pour comprendre la dynamique de l’espèce. Ils se sont aussi rendu compte que la rivière était la laissée-pour-compte du miracle agricole breton. Vu que les cultivateurs ont arrêté d’entretenir les cours d’eau, les membres de l’APPSB ont organisé des actions d’entretien. C’étaient des événements festifs, qui réunissaient plusieurs centaines de personnes, avec festoù-noz et grands banquets le soir dans des fermes. Il ne faut pas oublier qu’on se trouve alors en plein renouveau de la culture bretonne. La défense du patrimoine est un tout, qu’il soit culturel ou naturel.

Les actions de l’association réunissaient des centaines de personnes, comme on peut le voir ici lors d’un grand banquet. Crédit photo : archives Eau et rivières de Bretagne

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À côté de ces moments festifs, il y a aussi des combats…

Oui, l’un des plus emblématiques des débuts est celui des Papeteries de Mauduit à Quimperlé, qui fabriquent du papier à cigarette. Elles déversent à l’époque de la liqueur chlorée dans la Laïta et tuent les poissons. Dans le même temps, les membres de l’APPSB manifestaient déjà, contre des extensions de pisciculture par exemple. La reconnaissance médiatique est vite arrivée et l’association est dès le départ allée à la rencontre des décideurs pour légitimer sa place dans les politiques publiques naissantes sur l’eau.

Quel était l’état des rivières bretonnes à cette époque ?

Prenons un exemple : l’Elorn (Finistère) était rouge de sang ; car il y avait la tuerie des abattoirs Gad tous les matins. Plus bas, on voyait le rejet de la station d’épuration de Landerneau puis, encore plus loin, la soude se jetait directement de l’usine de transformation des algues, la Sobalg. Dans les années 80, l’APPSB a connu un tournant avec l’embauche de deux salariés, qui ont éveillé les consciences sur cet état des cours d’eau. Il est devenu de plus en plus évident que l’évolution du monde agricole, entamé avec le remembrement, a conduit à faire de l’agriculture intensive industrielle l’origine d’un grand nombre de maux. L’association alertait déjà sur les marées vertes en 1981 !

Les membres de l’association lors d’un chantier. Crédit photo : archives Eau et rivières de Bretagne

C’est à cette même période que l’APPSB change de nom pour devenir Eau et rivières de Bretagne. Pourquoi ?

En changeant de nom, l’association a quitté le cercle des pêcheurs pour devenir citoyenne. C’est aussi dans la décennie 80 que s’est renforcée sa légitimité à s’exprimer dans des instances de concertation officielle. Alors que naissait le code de l’environnement, l’association a eu l’idée que, dans un certain nombre de cas, on pouvait se saisir de la justice pour faire entendre et appliquer l’état de droit. À cette même période ont eu lieu les premières interventions en milieu scolaire pour accompagner les jeunes générations dans la connaissance des milieux aquatiques. Aujourd’hui, quinze salariés sur les trente qui composent Eau et rivières sont dédiés à l’action éducation et environnement. C’est un levier très important.

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Cette intervention sur le plan juridique va faire partie de l’ADN de l’association. Dans quelle mesure ?

Un des cas majeurs concerne les infractions sur les dépassements des autorisations à produire. Beaucoup d’élevages ne respectaient pas les dimensions imposées au regard de l’environnement. Eau et rivières de Bretagne a commencé à faire du contentieux sur ce sujet. Cela a donné le programme de maîtrise des pollutions d’origine agricole, pour que les agriculteurs régularisent leur situation. Les lois existaient jusque-là, mais elles n’étaient pas respectées. Résultat, nous avons mis douze millions de cochons en Bretagne, 100 millions d’animaux… Et depuis, on écope.

Lors de la rencontre avec les services de l’État, en 1973, pour le repeuplement de saumons. Crédit photo : archives Eau et rivières de Bretagne

Quels sont vos relations avec le monde agro-industriel ?

Tout le système, le lobby agro-industriel, aimerait bien que les problèmes n’existent pas. Mais c’est impossible à cacher. Alors, ils les habillent de déni. C’est ce qu’il s’est passé dans les années 2000, quand Eau et rivières de Bretagne a notifié au Conseil d’État que les normes européennes de concentration de nitrates n’étaient pas respectées dans la région sur dix-sept rivières. En 2006, l’Europe a sanctionné l’État français à hauteur de plusieurs millions d’euros d’astreinte par jour si elle continuait à produire de l’eau potable dans ces rivières qui dépassaient les taux. Un plafond de fertilisation a été imposé. Il n’y avait plus d’échappatoire possible. Les agriculteurs ont considéré que c’était un scandale et que c’était de la faute d’Eau et rivières. En 2007, mon bureau a ainsi été saccagé… Ils avaient eu quinze ans pour se préparer, mais le déni était si fort qu’à l’arrivée, ils n’étaient pas prêts.

Crédit photo : archives Eau et rivière de Bretagne.

Pendant toutes ces années, le problème des algues vertes a peu évolué. Que s’est-il passé ?

La décennie 2010 a été marquée par une nouvelle politique publique sur le sujet, le plan de lutte contre les algues vertes (PLAV). L’association a parié dessus au départ, en pensant que cela fonctionnerait. Pourtant, en 2015, les courbes de nitrates dans les cours d’eau sont reparties à la hausse. Donc nous sommes de nouveau allés sur le plan juridique. Le préfet, en 2023, a été intimé de reprendre sa copie sur les politiques réglementaires, jugées insuffisantes. Pour la première fois, en France, en 2024, un groupe de travail tripartite s’est réuni avec les agriculteurs, notre association et les services de l’État. On nous caricature comme des « antitout », avec qui on ne pourrait pas discuter, mais on est à l’antithèse de cela.

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Est-ce finalement cette surreprésentation du milieu agricole qui explique l’implantation et la force d’Eau et rivières de Bretagne ?

Sans doute. Même si la question, ce n’est pas l’agriculture. La question, c’est le poids d’une économie industrielle sur un milieu naturel. Ce poids est disproportionné en Bretagne.

Une rencontre avec des paysans puis les CRS en 2001 à Lamballe : archives Eau et rivières de Bretagne

Y aurait-il une explication culturelle à l’implantation d’Eau et rivières, qui n’a pas d’équivalent dans les autres régions ?

Je pense, oui. Les fondements mêmes de l’association se sont faits autour d’un poisson qui a une mythologie très forte dans la région et qui, en plus, disparaît à nouveau. L’attachement des Bretons à l’eau dépasse sans doute de très loin le rationnel. Et quelque part, si on ne met pas des gens avec une approche sensible autour de la table, on ne peut que prendre de mauvaises décisions pour l’avenir des cours d’eau et de l’environnement.

Quel bilan tirez-vous de votre action ?

On a gagné quelques batailles, mais on est en train de perdre la guerre. Alors soit on arrête et on plie boutique, soit on essaye de trouver ce qu’on pourrait faire mieux. Je suis convaincu qu’il faut davantage identifier ce qui n’est pas nommable, c’est-à-dire le sensible et l’attachement à ce bien commun qu’est l’eau, pour mieux la défendre.

Lors d’un chantier. Crédit photo : archives Eau et rivières de Bretagne

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Photo bannière : Crédit photo : archives Eau et rivières de Bretagne.

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