Des dizaines de poissons morts flottaient à la surface de l’Arguenon à la fin du mois d’août 2024. Une pollution repérée par les pêcheurs locaux, mais restée irrésolue, malgré une plainte déposée par la Fédération de pêche des Côtes-d’Armor.
C’est un article comme on en lit malheureusement trop souvent dans la presse régionale. Le 26 août 2024,comme le titre Ouest-France, Toutes les truites sont mortes dans un bout de la rivière L’Arguenon, entre les communes costarmoricaines de Plénée-Jugon et du Gouray.
Les pêcheurs ont donné l’alerte après avoir constaté que les poissons flottaient, ventre à l’air, dans le cours d’eau. Le papier raconte leurs observations et leur mobilisation pour prévenir le problème. Il dit aussi qu’une pollution serait à l’origine de ce triste spectacle. Une pollution « invisible », qui ne donne pas d’indices comme le fait un déversement de lisier, et qui a pourtant éradiqué une partie du vivant sur près de deux kilomètres.
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Rare découverte
Ce morceau de rivière se cache aux confins de deux villages ruraux bretons, dans l’arrière-pays de la capitale porcine, Lamballe. Il circule au creux d’une vaste vallée. Tout autour, très peu d’habitations, une ou deux exploitations agricoles, un peu de bois et beaucoup de champs sans talus et remembrés. « Les fonds de vallée, qui étaient entretenus avant le remembrement, ont bien changé », observe Lionel*, songeur et attristé. Leur entretien revenait auparavant aux cultivateurs. Ils les ont abandonnés au profit des tracteurs.
Cela fait six mois que la scène macabre de l’Arguenon est arrivée. Lionel fait partie de ceux à l’avoir vue, en tant que membre de la société de pêche locale, l’AAPPMA, de Plénée-Jugon, forte de 150 adhérents. Celle-ci travaillait alors à des opérations d’entretien du cours d’eau comme souvent. Un des collègues de Lionel, venu observer le chantier, a découvert le premier les truites décédées. « Cela fait douze ans que je suis dans la société de pêche et c’est la première fois que cela nous arrive », regrette Lionel l’engagé. Mais six mois après, il se dit dépité : « On ne sait pas ce qui a causé cette mortalité. »

Les étapes ont pourtant été suivies dans l’ordre par les membres de l’AAPPMA de Plénée-Jugon. Après avoir constaté la pollution, ils ont averti l’Office français de la biodiversité. La Fédération de pêche des Côtes-d’Armor également, qui a pour sa part porté plainte. L’association Eau et rivières de Bretagne a aussi été prévenue, mais son animatrice départementale, Dominique Le Goux, admet que l’organisation dont elle fait partie « n’a pas eu le temps de porter plainte ».
Qu’à cela ne tienne, les équipes de l’OFB sont venues sur place à la fin du mois d’août 2024 et ont remonté le cours d’eau à la recherche de l’origine de la pollution. Puis, plus rien. Nada. Le silence a pris le pas sur les questionnements.
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Un ennemi : le temps
Que s’est-il passé alors ? Marie-Andrée Arago, cheffe du service police de l’OFB en Bretagne, répond : « L’OFB n’a pas ouvert de procédure compte tenu du manque d’élément matériel. En effet [notre organisation] a eu l’information concernant cette pollution deux jours après les évènements, et le déplacement des agents sur le terrain n’a pas permis de matérialiser la pollution. »
Victimes du temps qui passe, les pêcheurs n’ont donc pas obtenu le nom du ou des coupables. Ils ne l’obtiendront sans doute jamais. L’affaire est, si l’on peut le dire ainsi, classée sans suite. Et Dominique Le Goux d’Eau et rivières de Bretagne d’ajouter : « Le temps est d’autant plus important que l’eau coule. » Les preuves filent à la vitesse du courant et s’enfuient sans donner d’explication.

Lionel, dans ses bottes et son impair vert, a eu de longues semaines, lui, pour imaginer les potentiels responsables. « Ce pourrait être une pollution chimique ou une pollution domestique. Par ici, il arrive souvent que des fosses septiques fuient », liste-t-il en brossant le panorama de ce territoire qu’il connaît par cœur. Surtout ses cours d’eau – rivières, ruisseaux et biefs « essentiels à la continuité écologique ». Ils ont beau ne pas être bien larges, ils accueillent une riche biodiversité, d’anguilles, de chabots, de loches et de truites, évidemment. Sans compter les insectes, les invertébrés, tout ce qui donne à ce milieu cette richesse et à Lionel l’envie de pêcher. Le retraité a même adopté un mantra : il ne prélève aucune de ses prises. Cavalant au bord de l’Arguenon, il se retourne fièrement : « La truite c’est la vie, pas de la viande. »
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Il n’empêche, un épisode comme celui de la pollution de la rivière de Plénée-Jugon marque les esprits. D’autant plus lorsque, comme lui, les pêcheurs appliquent leur rôle de sentinelles. Mais les menaces qui pèsent actuellement sur les acteurs de l’environnement et le personnel de l’OFB ont rendu Lionel craintif. Il avoue qu’avec ses collègues de l’AAPPMA, il n’alerte pas toujours quand il retrouve un cours d’eau dans un mauvais état.
La peur des représailles ne l’empêche pas de dresser un constat, malgré les efforts d’entretien menés par son association : « À mon avis, l’Arguenon n’est pas assez protégée. » Sans responsable, la pollution d’août 2024 n’éveillera pas les consciences autant que l’ont fait des cas comme celui de la Penzé et de son déversement de lisier. Elle ne donnera pas non plus lieu à d’autres articles, restés bien orphelins depuis.
- Le prénom a été changé

Photo bannière : L’Arguenon abrite différentes espèces de poissons, des invertébrés, des insectes. Même si, Lionel le dit, la biodiversité s’est effrondrée dans ce cours d’eau comme ailleurs. Crédit photo : Manon Boquen


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