Ce lac artificiel, situé sur le territoire costarmoricain, alimente en eau potable le bassin rennais, en Ille-et-Vilaine. Un cas loin d’être à part et qui illustre les enjeux liés à la répartition de la ressource à l’heure du changement climatique.
Pour le découvrir, il faut s’enfoncer dans l’arrière-pays de Dinan (Côtes-d’Armor). Le paysage plutôt plat prend de la hauteur et, cachée derrière des collines, une vaste étendue d’eau aux contours escarpés apparaît. Le lac artificiel de Rophémel se situe à la jonction de deux villages, tous deux dans les Côtes-d’Armor : Gueroc et Plouasne. Il abrite un barrage hydroélectrique et une usine de production d’eau potable.
Sa particularité ? Alors qu’il se trouve géographiquement dans la communauté de communes de Dinan agglomération, il appartient à la collectivité Eau du bassin rennais (EBR). Celle-ci génère et distribue près de 8 millions de mètres cubes d’eau potable pour 75 communes — bientôt 82 — du pays de Rennes, dans le département voisin d’Ille-et-Vilaine. « Environ 30 % de nos besoins », indique Michel Demolder, le président d’EBR.

La solidarité de mise
Cette spécificité pourrait n’apparaître que comme une simple curiosité. Elle illustre pourtant la complexité du partage de l’eau dans la péninsule armoricaine, dont 75 % des denrées consommées proviennent d’eaux de surface. Le pays de Dinan est à ce titre représentatif. « Nous alimentons à la fois notre territoire, mais nous avons également une convention avec le pays de Saint-Malo et avec la Bretagne romantique, le secteur de Combourg », présente Arnaud Lécuyer, le président de Dinan agglomération.
Ces deux territoires voisins, eux aussi en Ille-et-Vilaine, manquent de ressources propres en eau potable. Ils bénéficient de la solidarité de leurs proches riverains costarmoricains pour s’approvisionner dans cette denrée vitale. « De manière générale, il y a une répartition inégale de la ressource entre l’ouest et l’est de la Bretagne, indique Gérard Gruau, coprésident du Centre de Ressources et d’Expertise Scientifique sur l’Eau en Bretagne (Creseb). L’ouest reçoit près de deux fois plus de précipitations, mais c’est pourtant l’est de la région qui connaît une dynamique démographique en très forte hausse. » La réponse à ce déficit choisie par les élus ? L’interconnexion entre les territoires pour sécuriser l’approvisionnement lorsque celui-ci est menacé.

Le lac de Rophémel est un cas particulier dans cet enchevêtrement de canalisations puisqu’il appartient à la collectivité Eau du bassin rennais. Avant cela déjà, le barrage sur place alimentait le pays de Rennes grâce à un arrêté préfectoral autorisant la prise d’eau potable sur le site qui était propriété d’EDF. Puis l’électricien s’en est séparé en 2012.
« Le préfet s’est tourné vers Eau du bassin rennais pour savoir si la collectivité souhaitait reprendre la concession », rembobine Laurent Géneau, le directeur général d’EBR. Il existe aussi des connexions entre Rophémel et différents secteurs voisins lorsque la ressource se tarit. « Ce qui n’a pas empêché de dures tensions pour le département des Côtes-d’Armor à l’été 2022 », se souvient Michel Demolder, le président d’EBR.
Du partage à la guerre ?
À la fin du mois d’août 2022, après un été où l’on a dépassé la barre des 40 degrés en Bretagne, le pays de Dinan manquait en effet de 350 000 mètres cubes pour finir l’année. Un moment critique, qui a pu laisser place à un peu d’amertume.
« Ce n’aurait pas été illogique que l’on maîtrise la production d’eau à Rophémel, mais nous ne sommes pas à en rivalité avec nos voisins bretilliens pour se dire qu’il y aurait une guerre de l’eau », pense le président de Dinan agglomération, Arnaud Lécuyer.
Sa principale déception tenait surtout en des restrictions d’usage préfectorales différentes entre les départements d’Ille-et-Vilaine et des Côtes-d’Armor. Les frontières, peu visibles pour l’eau potable, reprenaient leur substance. « Mais nos départements travaillent ensemble sur bien d’autres sujets. Nous sommes à une heure où l’on doit renforcer les coopérations plutôt que les oppositions. »

Même son de cloche du côté des représentants de la collectivité Eau du bassin rennais, pour qui la solidarité prime sur d’éventuels conflits. La crise de 2022 aura d’ailleurs permis de mettre en place des réunions entre l’organisme et les pays de Dinan et Saint-Malo pour la sécurisation de la ressource. « On a aussi fait l’effort de moins prélever dans la Rance depuis dix ans et on continuera, quand bien même les projections annoncent 60 000 habitants supplémentaires dans le pays de Rennes en 2030 », chiffre Laurent Géneau, le directeur d’EBR.
Des économies à imaginer pour éviter la crise
Les enjeux vont, il est vrai, bien plus loin que de simples tuyaux pour relier les secteurs géographiques entre eux en cas de pénurie. L’attractivité de la Bretagne, le tourisme et l’aménagement du territoire qui en résulte forment un premier défi, auquel s’ajoutent les économies d’eau et un travail sur la qualité de la ressource.
Côté citoyens, la communication sur les petits gestes à adopter pour parvenir à réduire l’utilisation a émergé. Mais il y a aussi tout un volet industriel. 36 % des gros consommateurs d’eau étaient des entreprises agricoles et alimentaires, d’après un rapport de 2022 du syndicat mixte de gestion de l’eau potable d’Ille-et-Vilaine.
Si des actions – comme le projet Terre de sources d’Eau du bassin rennais, dont l’objectif est de valoriser, par exemple, la filière sarrasin, sans pesticide et peu consommatrice d’eau – existent, une remise en question plus globale sur le modèle agricole breton ne semble pas à l’ordre du jour.
Arnaud Lécuyer, le président de Dinan agglomération, pointe : « Et si on ne produit pas chez nous, où est-ce qu’on produira et avec quel bilan ? » Le président d’Eau du bassin rennais et maire de Pont-Péan, Michel Demolder, est sur la même longueur d’onde : « Dans certains pays, les tensions sur la ressource en eau sont encore plus fortes qu’ici. »

Redémocratiser le débat
À toutes ces considérations de partage et d’économies pour éviter la crise, il semble surtout que les questions qui concernent l’eau potable restent cantonnées à un milieu de connaisseurs, étant donné la complexité du sujet et le nombre important d’acteurs. « La technicité des sujets liés à l’eau, les enjeux de sécurisation et d’interconnexions rendent le débat peu démocratique. C’est cela qui peut mener à des protestations et des interrogations des citoyens », pense le chercheur et coprésident du Creseb, Gérard Gruau.
Ces questionnements pourraient arriver n’importe quand, même cet été. Les inondations de l’hiver ne garantissent en effet pas qu’une sécheresse s’abatte sur la Bretagne et que l’eau vienne à manquer. Et si cela durait ? « Trois années de sécheresse consécutive, ce serait très tendu. Il y aurait des coupures d’eau et des baisses de pression », conjecture Michel Demolder d’EBR. Ce serait une nouvelle épreuve pour la solidarité entre départements, villes et campagnes de Bretagne.


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