Doter des entités naturelles de droits, cela s’est déjà fait en Nouvelle-Zélande, en Équateur ou même en Espagne. Et pourquoi pas en France ? Depuis 2019, l’emblématique Loire est devenue le centre d’« une fiction juridique » visant à faire évoluer le rapport au fleuve et à la nature et à lui donner une voix et des droits.
Avec ses îles, ses bancs de sable, ses sternes, ses bateaux, ses châteaux, la Loire, reconnue patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco, fascine. Jusqu’à être parfois figée comme un décor de carte postale.
Le grand fleuve « sauvage » est pourtant malmené. Par le changement climatique et ses sécheresses répétées, l’effondrement de la biodiversité, les pollutions en tout genre, l’artificialisation et les aménagements anthropiques…
De ces inquiétudes, de ces alertes, a émergé une idée : et si, pour la première fois en Europe, un fleuve avait la possibilité de s’exprimer et de défendre ses intérêts à travers un système de représentation inter-espèces ?
« Renverser les perspectives »
Tout commence en 2019, à l’initiative du Polau (Pôle art et urbanisme). Des auditions du parlement de Loire sont organisées en Touraine, animées par l’écrivain et juriste Camille de Toledo. Un exercice fictionnel et intellectuel, où écologues, anthropologues, économistes, architectes, philosophes, juristes, artistes mais aussi usagers de la Loire se succèdent à la barre dans une sorte d’enquête collective. Le but ? Imaginer une institution potentielle, où la faune, la flore, les bancs de sable ou encore les masses d’eau seraient eux aussi représentés.
Parmi les intervenants, le sociologue et penseur écologiste Bruno Latour ou la juriste en droit internationale Valérie Cabanes. Un moment fort qui permet de « renverser les perspectives », estime Bruno Marmiroli, directeur de la Mission Val de Loire, un syndicat mixte interrégional qui vise à faire connaître et valoriser le fleuve. Un moment qui, selon Clément Sirgue, coordinateur-directeur de l’association La Rabouilleuse, permet de repenser « les mythes fondateurs », d’engager « une bagarre contre nous-même », de « retravailler les imaginaires ».
A proprement parler, « ce parlement n’existe pas » et n’a pas vocation à exister, clarifie Emma Grassin, salariée du Polau qui rédige en parallèle une thèse sur le sujet. « L’idée est davantage de renouveler la gouvernance pour y intégrer les autres qu’humains. » Faire évoluer l’aspect juridique et culturel en somme, alors que « le sort de la Loire dépend de notre capacité de réaction ».
Un autre rapport au fleuve
La démarche se poursuit en 2021 avec les assemblées de Loire, à l’occasion d’une grande remontée du fleuve par trente bateaux, de Tours à Orléans. Pendant quatre jours, les Ligériens se retrouvent autour d’ateliers, d’expositions, de performances artistiques, pour observer le fleuve, arpenter le territoire, échanger les points de vue. « Un grand moment où les grands thèmes (innovation juridique, savoirs terrestres, relation humains-autres qu’humains, ingénierie ‘retournée’) émergent », poursuit le directeur de la Mission Val de Loire.
L’occasion aussi de commencer à collecter les récits autour du fleuve. « Jusque-là, on avait beaucoup entendu les sachants et se posait la question de la représentation. Comment les gens étaient-ils attachés au fleuve ? », raconte Benoit Pinero, de l’association Ligere.
À travers des médiums variés (textes, photographies, enregistrements, etc.), naît une fresque de Loire, où les Ligériens dévoilent leur rapport au fleuve, entre moments de vie, discours politiques, ressentis sensoriels et émotionnels, voire spiritualité, ajoute son associée Pauline Quantin. « La description [de la Loire] est plurielle. C’est une tentative de définition qui se rejoue encore et toujours. »
Peuples de Loire
Au fil de l’eau, le récit s’épaissit, les définitions changent. Bruno Marmiroli le raconte : « Avec cette démarche, la notion même du patrimoine s’est élargie, en faisant émerger des lieux, du patrimoine vivant, des pratiques, des agissements. »
Institutionnels, associatifs, scientifiques, artistes tourangeaux se regroupent dans un collectif, nommé Vers un parlement de Loire, en 2023, afin d’ouvrir, d’amplifier et d’étendre cette démarche à l’ensemble du bassin versant. À travers un Manifeste de Loire, signé par des habitants, des élus, des chercheurs – à l’instar de l’anthropologue Philippe Descola – le collectif appelle à passer de l’alerte à l’action.
Projet phare, la Grande remontée de la Loire 2023, de Nantes à Orléans, marque les esprits. Des bateliers accompagnés de scientifiques, de chercheurs, d’artistes, remontent le fleuve, inspirés par les migrateurs, comme les saumons ou les lamproies, explique le coordinateur-directeur de La Rambouilleuse, école de Loire. « Une manière de se confronter aussi à leurs difficultés » avec l’impossibilité de franchir un barrage, par exemple.

Chaque soir, les équipages s’arrêtent et rencontrent les Ligériens, pour échanger avec eux, dans une démarche de sciences participatives. Pour Bruno Marmiroli, « [cette grande remontée] était un moyen de voir que cette fiction pouvait atterrir, que les communautés habitantes étaient bien réelles. Bruno Latour avait dit : ‘Pour défendre Loire, il faut qu’elle ait un peuple.’ [Cette expérience nous a donné] une capacité à nous réanchanter et à nous réoutiller. »
Une démarche qui essaime
Le chemin reste long pour passer de cette fiction au droit. « Dans le droit français, on a du mal à distinguer un arbre d’un poteau électrique », regrette Clément Sirgue. Pourtant, ce droit, levier de transformation puissant, peut se coconstruire avec les autres qu’humains, estime-t-il, en prenant l’exemple des rottes, ces petits sentiers tracés par le passage répété des animaux sauvages ou des troupeaux, et que l’on ne pouvait utiliser, dans le droit napoléonien, que lorsqu’ils étaient observables.
La « fiction juridique », elle, essaime. « Des réflexions émergent autour des fleuves et rivières, de la Creuse à la Charente », confirme la juriste Emma Grassin. « Cette démarche a mis en visibilité les droits de la nature », alors que d’autres pays – à l’instar la Nouvelle-Zélande qui a reconnu la personnalité juridique d’un fleuve – ont en déjà doté leurs entités naturelles.
À Nantes, l’Institut d’études avancées, en partenariat avec le Lieu Unique et l’association Notre Affaire à tous, à l’origine de l’Affaire du siècle, porte le projet Vers une internationale des rivières et autres éléments de la nature…, accompagné de l’écrivain Camille de Toledo qui poursuit ses réflexions sur les droits de la nature et la personnalisation juridique des écosystèmes.

Vers une déclaration de Loire
Depuis 2024, la Loire, elle, a été élevée au rang de citoyenne d’honneur par la ville de Tours. Une manière de confirmer un « attachement indéfectible au fleuve » mais aussi de s’engager à « poursuivre ses actions en faveur de sa préservation et son rayonnement auprès des générations actuelles et futures ».
La prochaine étape pourrait être celle d’une déclaration de Loire, « un droit souple mais qui prépare au droit contraignant, décrypte la juriste Emma Grassin. Si des élus disent : ‘je reconnais cette déclaration’, alors cela aura du poids. » Les membres du collectif ont entrepris son écriture, accompagnés de l’association Notre Affaire à Tours. 2025 s’annonce déjà être une année riche avec une nouvelle grande remontée de Loire, en septembre. Au fil de l’eau, le récit « puissant et transformateur » grandit.
Photo bannière : A Montlouis-sur-Loire. Crédit photo : Toinon Debenne


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