La Rabouilleuse, école de Loire, école de vie

par | 5 Fév 2025 | Eau

À Rochecorbon, près de Tours, l’association La Rabouilleuse-école de Loire s’attache à vivre la Loire et à la transmettre, convaincue que le fleuve a beaucoup à nous apprendre sur les territoires comme sur nos manières d’être.

Le ciel est gris. Le fleuve aussi. Les arbres ont les pieds dans l’eau. La Loire, gonflée à bloc par des mois de pluie, coule énergiquement. Le thermomètre avoisine les zéros degrés.

Sur ce passage de la Loire à vélo qui mène de Tours (Indre-et-Loire) à la guinguette de Rochecorbon, La Rabouilleuse, La Sibylle, Bouzouk ou encore Bache, arrimés au bord de l’eau, attirent le regard. Malgré l’hiver, toues, fûtreaux et barques de Loire flottent paisiblement.

De l’autre côté du chemin, à quelques pas de là, un sentier mène au local de La Rabouilleuse- école de Loire, une association dont le cœur est de pratiquer ce fleuve libre et d’en partager l’expérience avec le plus grand nombre.

« Notre philosophie, c’est d’apprendre ensemble, de trouver des façons d’habiter le territoire de manière plus harmonieuse, d’adoucir nos relations » avec le fleuve, résume Clément Sirgue, mains gantés et bonnet vissé sur la tête. « Et ça passe par être dehors, être au plus près du milieu et être ensemble. »

Au bout du sentier se cache l’atelier de La Rabouilleuse. Crédit photo : Toinon Debenne

Apprendre de la Loire

Emmitouflé, le coordinateur-directeur se dirige vers une felouque égyptienne nommée Dalida et monte à bord. Destiné à naviguer sur le Nil, le bateau retapé et aménagé par l’association sert désormais de refuge, d’accueil pour les résidences d’artistes, d’hébergement impromptu à ceux qui viennent. Dedans, une couchette, une table, quelques étagères.

Le froid se fait sentir. Les doigts s’engourdissent. Clément Sirgue prépare un feu pour tenter de réchauffer les lieux. Puis revient sur la création de la Rabouilleuse en 2011. L’éducateur à l’environnement et batelier avait envie de « bosser sur la Loire » et « de porter des valeurs ». De là est née cette école de Loire ; « un jeu de mot entre l’école buissonnière et l’école de voile. » Car la Rabouilleuse[1] mêle un peu les deux : des aventures en bateau à la découverte de l’écosystème ligérien.

« Il y avait cette conviction que la Loire avait beaucoup à nous apprendre, sur nos territoires, sur nos manières d’être. Tout finit dans le fleuve, tout commence un peu là aussi. C’est l’eau, c’est le cycle. Pour un éducateur à l’environnement, c’est une base très intéressante. C’est l’école-territoire, l’école dehors. »

Au début, l’association mise sur les balades en bateau. Une manière de se dégager une autonomie financière. Un prétexte aussi pour immerger les visiteurs pleinement dans les enjeux du fleuve. Depuis, la structure qui compte quatre salariés a bien grandi et entretient la polyculture : balades en bateau, éducation à l’environnement, arts et évènementiels, grimpe d’arbre, formation à la navigation, chantiers de construction et réparation…

« Les deux grands dadas de la structure, c’est l’environnement et la pédagogie, la transmission, l’éducation, souligne Clément Sirgue. Assez naturellement, la rivière, ça fait sens. […] On peut parler de tout quand on peut parler de Loire. »

De la fenêtre de la felouque, on peut observer le fleuve en mouvement. Crédit photo : Toinon Debenne

Croiser les approches

Susciter l’enthousiasme, focaliser l’attention, provoquer une expérience directe, partager l’inspiration : La Rabouilleuse s’appuie sur la méthode de « découverte progressive » de l’éducateur Joseph Cornell. « Une approche douce » ; « on n’est pas en train d’asséner un petit cours. [. ..] On essaie de ne jamais être sur des approches trop descendantes. »

Partir du territoire, de ce qu’on voit, de ce qu’on vit pour évoquer les enjeux autour de la Loire, de son écosystème, de son bassin versant. Croiser les approches – « un truc d’éduc’ pop » – pour toucher un maximum de personnes. « Certains vont comprendre par une démonstration scientifique, d’autres parce qu’ils seront émus par une œuvre artistique, d’autres encore par ce qu’ils auront fait avec leurs mains. » Le savoir, les émotions, les ressentis. La tête, le cœur, le corps.

Clément Sirgue prépare un feu alors que le thermomètre approche les zéros degrés. Crédit photo : Toinon Debenne

Plusieurs moments forts ont marqué l’association :  un incendie en 2016 dans lequel elle a perdu six bateaux ; les grandes remontées de la Loire, comme en 2023, de Nantes à Orléans, où mariniers, scientifiques, artistes, parcourent le fleuve ensemble ou encore la démarche du parlement de Loire.

Cette enquête collective au long cours autour du fleuve, qui a commencé en 2019, réunit de nombreux acteurs et associe des domaines divers : anthropologie, droit, écologie, art et sciences. La Rabouilleuse, membre du collectif, a eu à cœur de faire atterrir ces réflexions sur le fleuve.

« Il y avait besoin d’emmener ces gens qui portaient des réflexions (comme Bruno Latour, Camille de Toledo) sur l’eau. Il faut avoir vécu un moment de nature pour parler d’elle, sinon ça ne marche pas. » Lors de la première audition, sous des cordes de pluie, les participants ont pratiqué la Loire. « Le soir, tout le monde avait cette expérience commune, vécue. » Depuis, la démarche n’a cessé de grandir et La Rabouilleuse poursuit son exploration de la Loire.

A Rochecorbon, sous le ciel gris, les mouvements du fleuve bercent Dalida. Au loin, on aperçoit, à travers la fenêtre, un cormoran passer.

« La Loire a beaucoup à nous apprendre », estime Clément Sirgue. Crédit photo : Toinon Debenne

[1] En français régional, une « rabouilleuse » est une personne qui agite l’eau avec une branche pour rabattre les poissons ou écrevisses vers les pièges. C’est aussi un roman écrit par Honoré de Balzac.

Photo bannière : A Rochecorbon, sur le sentier qui longe le fleuve, les bateaux de Loire attirent le regard. Crédit photo : Toinon Debenne

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