Faire avec l’eau : le quotidien des agriculteurs des marais du Cotentin

par | 5 Fév 2025 | Eau

Alors que le monde subit de plus en plus d’inondations, sous l’effet conjugué des précipitations plus violentes liées au réchauffement climatique et de l’artificialisation des sols, il est un lieu où les habitants laissent l’eau envahir une partie de leurs terres chaque hiver : les marais du Cotentin et du Bessin. Premier volet avec ceux qui en vivent, les agriculteurs.

Capture d’écran du site de Gesteau (gestionnaires de l’eau), montrant le réseau hydraulique de la Manche. Crédit : OpenStreetMap – Open Database License

« Vous connaissez beaucoup de régions où on a un lac l’hiver et des prairies l’été, avec de merveilleux couchers de soleil sur l’eau, des hérons, des cigognes ? » Marie-Hélène Perrotte, maire de Picauville, bourg rural à 15 km de la mer, résume bien la magie des marais du Cotentin.

Dans cet étrange pays de quelque 300 km², les rivières peuvent sortir de leur lit de 20 m de large et se répandre sur plus d’un kilomètre sans que personne ne s’en émeuve. Ça dure plusieurs mois chaque hiver, l’eau engloutit les prés, renverse les clôtures, vient lécher le bord des routes et approche des maisons du bas pays, mais « les marais sont blancs », dit-on, voilà tout.

« J’habite au bord depuis trente ans, ça n’inonde jamais », témoigne encore la maire.  Son adjointe en charge des marais, Marylise Gervais, confirme : « Les anciens étaient intelligents, ils savaient où l’eau s’arrête, quand ils ont construit. »

S’adapter à l’eau, une façon de la maîtriser

Cela fait des siècles que le réseau très dense de ruisseaux et de fleuves côtiers du cœur de la Manche déborde l’hiver, et surtout deux que les habitants font vraiment avec, maîtrisant la part qu’ils peuvent.

Les premières portes à flots conçues pour empêcher la mer de rentrer, côté est, sont installées au XVIIIe siècle. Le courant des rivières pousse les portes, celui de la marée montante les referme. D’autres dispositifs de vannage ont perfectionné et sécurisé le système et, depuis plus de cent ans, les agriculteurs des marais tirent parti de ces crues contrôlées sur ces sols tourbeux peu propices à la culture.

La mise en eau renouvelée produit un pâturage inégalé, auquel on doit notamment l’un des trois beurres AOP de France, celui d’Isigny, et plusieurs fromages. Mais elle permet aussi d’emmagasiner jusqu’à deux fauches de fourrage pour l’hiver.

Autre atout majeur : ces crues liées aux pluies hivernales et bloquées par les vannages permettent de mieux recharger des nappes phréatiques, rares dans le département. L’aquifère situé sous les marais alimente en eau les deux principales agglomérations de la Manche, Cherbourg et Saint-Lô, soit près de la moitié de la population.

Enfin, le phénomène attire de multiples animaux, migrateurs ou non, et favorise une biodiversité remarquable qui fait du site du Parc des marais du Cotentin et du Bessin un territoire inventorié Ramsar (du nom de la Convention de protection des zones humides d’intérêt mondial).

Gestion des marais communaux : une tradition ancestrale

Convaincues de l’atout agricole, mais aussi patrimonial et touristique des marais, des communes conservent la gestion de leurs marais et organisent les mises à l’estive de centaines de bêtes, des bovins essentiellement, mais aussi des chevaux.

Picauville, 3 279 habitants, en fait partie, et à la mairie, on en parle avec enthousiasme. Particulièrement du jour de la mise au marais, en mai, quand bénévoles, élus et agents se mobilisent pour accueillir une trentaine d’éleveurs et leurs bêtes sur les six marais. Il faut notamment contrôler les laissez-passer, établis par le Groupement de défense sanitaire, inspecter les oreilles de quelque 700 vaches et 100 chevaux : « On regarde s’il y a bien la bonne puce, ou les deux bonnes boucles qui vont avec les papiers », détaille Aurore Jouet, la jeune comptable de la commune.

C’est elle qui gère tout l’administratif, depuis les demandes en janvier, qu’elle soumet à l’approbation du conseil municipal, jusqu’à la rentrée d’estive, au plus tard le 15 novembre. Mais aussi les demandes d’aides au titre des MAEC, les mesures agro-environnementales et climatiques prévues par la PAC, que la commune reverse aux éleveurs puisqu’il s’agit d’élevage extensif.

L’aide prévue par la PAC représente environ la moitié du droit de marais. « On n’y gagne pas mais c’est un choix qu’on a fait de redonner aux éleveurs », revendique la maire, consciente par ailleurs que la gestion communale des marais représente aussi un demi-poste d’agent à l’année.

La gestion communale des marais, une affaire de cœur pour une partie de l'équipe municipale (de gauche à droite :  François Dussaux, responsable des services techniques, Marie-Hélène Perrotte, maire, Marylise Gervais, adjointe en charge des marais et agricultrice, et Aurore Jouet, comptable). Crédit Isabelle Bordes
La gestion communale des marais, une affaire de cœur pour une partie de l’équipe municipale (de gauche à droite :  François Dussaux, responsable des services techniques, Marie-Hélène Perrotte, maire, Marylise Gervais, adjointe en charge des marais et agricultrice, et Aurore Jouet, comptable). Crédit photo : Isabelle Bordes

La mise au marais est un jour de fête : tout le conseil municipal, mais aussi les agents communaux sont invités au repas qui s’ensuit. « On est bien une cinquantaine à chaque fois au barbecue, du coup il faut aussi trouver des bénévoles pour griller ! » s’amusent les deux élues.

À Étienville, à côté, la commune est dix fois plus petite mais la tradition, la même. On tient à la gestion communale des 75 ha de marais qui participe au dynamisme revendiqué par le village. Le maire n’est pas du métier mais apprécie l’implication de presque tout le conseil municipal auprès d’une douzaine d’éleveurs chaque année pour la mise au marais : « Ce jour-là, c’est nous qui vérifions les cartes des animaux, indique Matthieu Giovannone. S’il manque un vaccin, on fait venir vétérinaire en urgence. »  Mais c’est après la journée de corvée de grand nettoyage d’avril que l’équipe municipale partage un pique-nique.

Corvées communales avant la mise au marais

C’est que les crues imposent chaque année une sacrée remise en état. Quand les marais « ressuyent », c’est-à-dire assèchent, les cours d’eau rentrant dans leurs lits, à partir de mars ou avril, il faut assurer une série de chantiers : vérifier ou replanter toutes les clôtures, remettre les postes électriques, réinstaller les parcs (enclos de sortie) pour chaque parcelle, sécuriser le réseau d’eau potable pour les animaux, « tout ça sur des dizaines et des dizaines de kilomètres », précise le responsable des services techniques de Picauville, François Dussaux, avec le sourire de celui qui aime ce qu’il fait.

Pour les cours d’eau, c’est l’association syndicale autorisée (ASA) de la Douve, à laquelle la commune cotise, qui s’en charge[1]. Mais la commune doit aussi entretenir les fossés : « Il faut qu’ils soient bien curés, ça améliore la qualité agronomique du marais, assure François Dussaux. Et en cas de grosse pluie, l’eau baisse plus vite. »  « Il faut faire le curage en droite et en raison, comme on disait avant », résume avec un sourire Marylise Gervais.

Mais il y a débat autour du curage des fossés : l’été, les agriculteurs préfèrent éviter toute crue pour le bien-être de leur bétail, tandis que les gestionnaires de l’eau potable pensent au rechargement de la nappe.

François Dussaux, responsable des services techniques, dans l'un de ses sites préférés, Le Longuerac, dans la commune déléguée des Moitiers en-Bauptois (Picauville). Crédit Isabelle Bordes
François Dussaux, responsable des services techniques, dans l’un de ses sites préférés, Le Longuerac, dans la commune déléguée des Moitiers en-Bauptois (Picauville). Crédit photo : Isabelle Bordes

Durant l’été, il faudra encore débroussailler une ou deux fois sous les clôtures, que l’électricité ne passe pas à la terre, broyer le rumex trop envahissant… et surtout vérifier l’eau, l’apport en eau potable autant que celle qui circule dans les « limes », les fossés qui traversent les marais.

À Étienville, même si un garde des marais opère pour la commune durant l’été, l’élu en charge des marais  tient à faire son tour chaque semaine auprès des quelque 200 bovins et la vingtaine de chevaux qui fréquentent le marais : « Voir la santé des animaux, vérifier les clôtures. C’est vrai que quand elles ressortent [du marais] on est bien content, ça fait un souci de moins », constate Christophe Quenault.

Christophe Quenault, éleveur et élu en charge des marais à Etienville, avec Augustin, l'un de ses fils en GAEC avec lui
Christophe Quenault, éleveur et élu en charge des marais à Etienville, avec Augustin, l’un de ses fils en GAEC avec lui. Crédit photo : Isabelle Bordes

Enfant du marais et éleveur laitier lui-même, il met une partie de ses vaches sur les parcelles au bord de la Douve, près de son exploitation. Il apprécie le marais, tout comme ses fils qui l’ont rejoint en GAEC : « Le marais, c’est une bonne cantine, que ce soit pour les génisses ou des bêtes à viande. »

Mais les vaches ne sont pas si faciles à gérer sur l’estive, explique-t-il, « surtout les jeunes qui n’ont connu que la stabu. Ou celles qui viennent de patelins où il n’y a pas de rigoles. C’est pour ça qu’on les amène ici : à cet endroit la rivière est loin. Alors quand elles arrivent et partent en courant voir jusqu’au bout, elles ont le temps de fatiguer un peu et ne se prennent pas dans un fossé, au moins. » Parce qu’une vache, ça nage, « mais ça ne sait pas remonter sur le bord », rappelle l’élu, citant diverses péripéties pour en ramener sur la terre ferme.

Le bénéfice du marais pour les éleveurs

Les éleveurs qui fréquentent les marais communaux semblent satisfaits : la plupart redemandent des droits l’année suivante. Ça permet d’avoir de l’excellent fourrage, avec une repousse qui autorise parfois deux fauches, et d’avoir plus de surface sans louer la terre ni entrer en concurrence avec ses voisins. À 28 ans, Paul Couillard met au moins la moitié de ses vaches chaque année à l’estive à Picauville : « Je n’ai plus à m’occuper que de celles que je garde avec moi, les plus jeunes et les suitées (celles qui sont avec leurs veaux nouveaux nés). C’est comme si je déléguais mon troupeau, c’est top ! C’est le garde des marais qui s’occupe de tout, qui vérifie les poteaux, ou qu’elles boivent bien. Moi, j’y vais juste une fois par semaine, pour garder le lien social. Sinon elles deviennent farouches, et allez les faire sortir, après, si elles ne vous connaissent pas ! »

Bien sûr, il y a « la paperasse », et « beaucoup de boulot en avril, pour sélectionner les bêtes, les présenter au Groupement de défense sanitaire pour les autorisations. Et puis les prises de sang trois semaines avant la mise au marais pour vérifier leur santé. C’est très contrôlé, reconnaît le jeune homme, mais l’avantage, c’est que quand je les vends, j’ai une batterie de tests à montrer. Comme une garantie, en somme. »

: Pierre Aubril, éleveur laitier à la retraite, devant l'une de ses parcelles à quelques centaines de mètres de la mer.  Crédit Isabelle Bordes.
Pierre Aubril, éleveur laitier à la retraite, devant l’une de ses parcelles à quelques centaines de mètres de la mer. Crédit photo : Isabelle Bordes

Plus rares sont les éleveurs laitiers, puisque l’astreinte de la traite oblige à avoir ses bêtes près de l’exploitation. C’est pourtant le choix qu’avait fait Pierre Aubril durant toute sa carrière d’éleveur bio, à Ravenoville-plage, dans la commune de Sainte-Mère-Église. La ferme située à un kilomètre de la mer a ses propres marais tout autour, ce qui rendait possible la traite, à condition d’efforts continus : « Je les rentrais matin et soir, j’avais des parcelles de nuit, d’autres de jour, se souvient-il. Ça demande plus de trajets, de surveillance, de clôtures et de passerelles à gérer, mais je n’ai jamais dû utiliser de semences ou d’engrais pour mes prairies. »

Il avait moins de vaches et de lait, étant en élevage extensif, et donc moins de revenus, « mais j’avais moins de mécanisation, et donc moins d’investissement lourd. Surtout, j’ai eu beaucoup plus d’autonomie », insiste-t-il, assumant les étiquettes d’« écolo », voire de « gaucho » qu’on lui a collées dès les années 1980. Ça ne l’a pas empêché d’être élu et réélu maire jusqu’en 2020. Et de siéger aujourd’hui au bureau du Parc des marais comme délégué de sa commune.

Bien que la mer soit toute proche, derrière la petite digue, il n’a jamais eu peur non plus de la crue. Mais l’avenir l’inquiète de ce côté-là. Il y a l’érosion déjà à l’œuvre sur la côte, le risque de submersion avec la montée du niveau marin, ou la surcote qui peut survenir par une forte tempête conjuguée à de grosses pluies.

Mais la salinisation des terres peut survenir de manière plus insidieuse, et peut-être plus vite, par une intrusion d’eau de mer, le « biseau salé ». Cette pression que l’eau de mer produit sur la côte, en profondeur, peut en effet affecter le fond des captages, d’autant plus quand les nappes d’eau douce s’assèchent. « Je me suis fait siffler quand j’ai dit ça il y a dix ans, mais je crois qu’il faut admettre que peut-être nos enfants élèveront du mouton de pré-salé, nos petits-enfants des oies, et nos arrière-petits-enfants du bar ou du saumon. »


[1]Voir le prochain volet de cet article, le 19 février

Photo bannière : À Liesville-sur-Douve, le lit officiel – estival – de la rivière ne fait que 20 m de large ici. Crédit photo : Isabelle Bordes

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