Barbara Réthoré et Julien Chapuis, les sentinelles de la Loire

par | 5 Fév 2025 | Eau

Éthologues et biologistes, le couple de scientifiques a parcouru en 2022 et 2023 la Loire en canoë et bateaux à voile, pour documenter sa pollution aux microplastiques et répertorier sa biodiversité. Leur projet, Loire Sentinelle, cherche à faire des ponts entre sciences et Ligériens.

Il a fallu passer du « nord Loire » au « sud Loire » en stop pour venir les rencontrer, en raison d’un bus loupé. Cette Loire débordée des intenses intempéries des derniers jours, débordante comme les agendas à faire coïncider, alors que s’expriment les besoins de lenteur à retrouver. Cette Loire au cœur du travail de Barbara Réthoré et Julien Chapuis depuis 2022, qui s’est invitée à la table de leur appartement au cœur du bourg de Chalonnes-sur-Loire.

Il et elle avaient troqué les baskets et pagaies habituelles contre des chaussons et de la vaisselle en céramique pour servir des boissons chaudes. Biologistes et éthologues de formation, Barbara Réthoré et Julien Chapuis se sont rencontré.es sur les bancs de la fac à Rennes. La première, originaire de Bourgneuf-en-Mauges, et le second, de Nantes, se sont installé.es à Chalonnes-sur-Loire en 2012. Pourtant, ce n’est que dix ans plus tard qu’ils ont axé leur travail sur le fleuve.

En compagnonnage avec des artistes, photographies, autrices… ils ont concocté le projet Loire Sentinelle. Celui-ci les a amené·es en 2022 à retrouver les sources de la Loire puis à descendre le fleuve en canoë, pour documenter sa pollution aux microplastiques et répertorier sa biodiversité. Puis, en 2023, ils ont « remonté » le cours d’eau grâce en bateaux à voile. Et en 2024, ils ont concocté une « petite descente » de la Loire angevine, programmant comme lors des expéditions précédentes des haltes pour faire de la médiation scientifique autour du fleuve. Rencontre avec ces vigies de Loire.

Lire aussi : « Vers un parlement de Loire » : Quand de nouveaux récits émergent autour des fleuves

Vous avez mené des expéditions en Amérique centrale et à Madasgascar avant de vous intéresser à la Loire. Qu’est-ce qui vous a conduit à remettre les yeux sur ce fleuve à proximité de chez vous ?

Julien : La Loire était présente de manière inconsciente dans nos vies. Mais l’événement pivot qui nous a amené·es à nous y intéresser, c’est la pandémie et ses confinements. Pour nous, ça a été moins compliqué que pour d’autres personnes, parce qu’on a la chance de vivre ici, dans des conditions privilégiées.

Nous avons mis ce temps à profit pour nous poser des questions fondamentales sur notre attachement à des lieux, à des territoires. Et ce qui nous a sauté aux yeux, c’est que depuis tout·e petit·e, la Loire est présente dans nos vies. Et elle nous donne tout – littéralement avec ce qu’on mange ou ce que l’on boit, mais aussi spirituellement, intellectuellement – et nous, qu’est-ce qu’on lui donne en retour en tant qu’habitant·e des milieux de vie qu’elle irrigue ? Nous savons hélas qu’on l’impacte négativement avec nos modes de vies… Le projet est né de l’envie d’essayer de faire quelque chose pour que la Loire aille mieux et pour que nos rapports d’humains soient moins délétères vis-à-vis d’elle.

Barbara : La bascule de la pandémie nous a conduits à recentrer nos efforts sur notre quotidien. Et en tant que biologistes, nous n’avions pas encore actionné nos cartes vis-à-vis de la Loire. Donc on s’est dit qu’on allait mettre les bouchées doubles avec nos outils et nos méthodes scientifiques pour veiller d’autant plus sur elle.

Lire aussi : Des crues de la Loire à la montée de l’extrême droite : interview fleuve avec Étienne Davodeau

Et comment avez-vous mis ces compétences scientifiques au service de la Loire ?

Julien : Nous avons aussi lancé le projet Loire Sentinelle parce que nous avions découvert l’ADN environnemental, une technique assez révolutionnaire qui aide à inventorier la biodiversité en lui nuisant le moins possible. Elle avait été très peu déployée dans la Loire, jamais en tout cas sur l’intégralité du continuum fluvial. En discutant, en se renseignant, en lisant des articles, nous sommes tombé·es de notre chaise en se rendant compte qu’il n’existait aucune donnée sur la contamination de la Loire en microplastique, à part un peu dans l’estuaire.

Barbara : Notre objectif a consisté à dresser un état des lieux de la santé de la Loire. Loin d’être exhaustif, mais venant remplir des manques. Documenter la pollution aux microplastiques a contribué à donner un côté un peu inédit au projet. Mais ce qui nous importe surtout, c’est que notre travail fournisse de nouvelles données sur lesquelles d’autres peuvent rebondir. Puis en tant que biologistes et éthologues, inévitablement, nous nous sommes intéressé·es aux vivants de la Loire.

Lire aussi : La Rabouilleuse, école de Loire, école de vie

Votre décrivez votre projet Loire Sentinelle à l’aide du triptyque « recherche action création ». D’où vous est venue l’envie d’allier la recherche scientifique à des actions de terrain ou à des univers créatifs d’artistes ?

Barbara : Ça fait des dizaines d’années que les scientifiques alertent, disent, redisent, rabâchent les mêmes choses, et la situation est de pire en pire… L’état des connaissances scientifiques me laisse dans une grande frustration, une profonde tristesse même. Est-ce que cela signifie pour autant qu’il faut arrêter la science ? Non, bien entendu. Mais il faut amener la science au grand public, l’aider à la décrypter et à la comprendre. Nous rencontrons chaque année des centaines d’élèves – 1 000 même l’année dernière – pour échanger sur ces sujets.

Nous avons du cœur à l’ouvrage, de l’énergie et on utilise nos outils autant qu’on peut. Mais nous concevons aussi les endroits où l’on a des manques. Nous voulions questionner la « culture vivante du fleuve », savoir s’il existait un « peuple de Loire »… Pour ces questions, il fallait qu’on aille chercher d’autres personnes, comme des autrices, des photographes, des journalistes ou même une chorégraphe.

Barbara Réthoré et Julien Chapuis lors de leur voyage en canoë. Crédit photo : Jean-Félix Fayolle

C’est comme ça qu’est né le « collectif » Loire Sentinelle ?

Julien : Dès le départ, on avait la volonté de créer notre bande. De se serrer les coudes avec d’autres personnes avec lesquelles, chacune dans nos silos respectifs, nous essayions de faire des trous dans les parois pour entraîner des changements de paradigme.

Barbara : Clairement, nous nous sommes entouré·es d’ami·es. De personnes avec qui nous prenions plaisir à échanger sur ces sujets, certaines qu’on avait déjà rencontrées sur des terrains précédents, qui ont des talents multiples et variés. Elles se sont emparées du projet et de nos données et les ont traduites avec leurs outils et leurs méthodes, que ce soit une caméra ou une palette d’aquarelle. Ça permet d’aller toucher des publics autrement, par le sensible ou l’imaginaire.

Lire aussi : À Massérac, un collectif d’habitants mobilisé pour préserver la qualité de l’eau

Vous êtes des scientifiques indépendants, non associés à un laboratoire de recherche. Qu’est-ce que cela signifie concrètement de mener votre propre barque… ou canoë en l’occurrence ?

Barbara : Par définition, l’indépendance, c’est s’affranchir de dépendances. Dans les sciences, elles sont plus ou moins prégnantes ou contraignantes, en particulier de la part de financeurs. En étant indépendants, cela nous permet de garantir l’impartialité de nos résultats. Nous disons non facilement à des entreprises qui viennent vers nous si nous ne sommes pas en phase avec leurs valeurs, même si c’est plus difficile financièrement. Aujourd’hui, nous avons des partenaires, qu’il faut bien aller trouver aussi. Mais ce sont de vrais compagnonnages, comme avec la Mission Val de Loire. Nous connaissons toutes les personnes derrière nos logos.

Julien : Concrètement, on a choisi cette position. On nous avait proposé à l’une et à l’autre un projet de thèse, mais nous l’avons refusé. Nous aspirions à autre chose. À être davantage sur le terrain. À travailler avec d’autres disciplines. À faire davantage de médiation. D’ailleurs si on devait décrire notre métier aujourd’hui, c’est avant tout celui de médiateur et de médiatrice scientifique. Nous nous sommes demandé aussi où était l’urgence pour agir en faveur de la biodiversité. C’est comme ça que nous avons pris connaissance des 36 points chauds de biodiversité et que nous avons eu l’envie d’aller d’abord sur ces territoires. Pendant six mois, nous avons donc monté un premier projet en pyjama…

Barbara : Cela signifie par contre qu’il faut qu’on soit multi-tâches quand on monte un projet. Tous les mois, on fait de la compta, des demandes de financement, des rédactions de dossier, on contacte des personnes extérieures comme des graphistes ou bien… on répond à la presse.

Et pour 2025, quels sont vos projets avec Loire Sentinelle ?

Julien : Nous avons fait une résidence avec plusieurs membres du collectif en décembre à la Maison Julien-Gracq, pas très loin sur les bords de Loire. Nous nous sommes mis d’accord sur une échéance en septembre pour publier un grand rapport public sur l’ensemble du projet Loire Sentinelle. On se force à le dire, comme ça, ça nous oblige mentalement (rires).

Barbara : Ce sera un document qui permettra de raconter les histoires et les résultats de Loire Sentinelle depuis 2022. Donc trois ans d’enquête au fil du fleuve.

Julien : Nous allons aussi refaire une remontée du fleuve depuis l’estuaire jusqu’à Orléans, mais plutôt à vélo cette fois. Nous nous arrêterons lors de plusieurs escales à nouveau, pour échanger avec les habitant·es.

Barbara : Nous allons retrouver des gens qui viennent nous voir depuis 2022. C’est génial de pouvoir maintenir des liens en se retrouvant lors de ces rendez-vous.

Photo bannière : Crédit photo : Jean-Félix Fayolle.

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *