« Quand une mare disparaît, ça ne se voit pas » : en Anjou, une association redonne vie aux mares

par | 4 Fév 2025 | Eau

Face aux effets conjoints du remembrement, de l’urbanisation et de l’arrivée de l’eau courante, les mares ont disparu du paysage rural tout au long du XXe siècle. Aujourd’hui que leur intérêt en termes de biodiversité est reconnu, des associations tentent, un peu partout en France, de leur redonner vie. Exemple dans le Maine-et-Loire où une association a déjà remis en état 400 mares qui racontent aussi l’agriculture d’hier.

Quelque part au sud d’Angers, les yeux de Laurent Tertrais oscillent entre une carte parsemée de points rouges et un tableau les recensant scrupuleusement. Le froid et la pluie qui frappent aux fenêtres rendent appréciable la chaleur de la voiture de cet homme de 54 ans. En ce début janvier, la Loire déborde et les terres sont plus que jamais gonflées d’eau. « Les petits points, c’est des mares, la liste des mares potentielles pour 2025 », explique le coordinateur de l’association Eden (Études des équilibres naturels), une association créée en 1993 et agréée pour la protection de l’environnement depuis trente ans.

Depuis 2018, 400 mares ont été rénovées par cette association dont le conseil d’administration est constitué de membres de la Fédération départementale des chasseurs et de la Fédération pour la pêche et la protection du milieu aquatique. « On a une liste d’attente et beaucoup de demandes. » Avec toute cette pluie, certaines mares seront difficiles à approcher. Mais ce n’est pas un problème : ce chasseur originaire du coin connaît ces recoins comme sa poche. Son véhicule démarre et prend la direction de Saint-Melaine-sur-Aubance.

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Face aux océans, c’est de l’infiniment petit. Une goutte d’eau dont la disparition fait pourtant office de raz-de-marée. Depuis le début du XXe siècle, on estime qu’entre 80 et 90 % des mares du territoire français ont disparu, dont la moitié depuis 1945. Pourquoi cette disparition ? Les raisons sont multiples. Il y a les remembrements successifs, l’urbanisation qui est venue grignoter les terres arables et ce que Laurent Tertrais appelle « une problématique d’usage » : « 96 % des mares ont été créées de la main de l’homme, rappelle-t-il. Pour avoir de l’eau pour les bêtes, pour la maison… »

Quand l’eau courante est arrivée dans le monde rural, ces mares sont progressivement devenues caduques. « Quand une mare n’est plus entretenue, elle se referme. Entre le moment où vous la restaurez et le moment où vous devez réintervenir, il y a à peu près quinze ans. » Petit à petit, les mares s’envasent en Anjou comme un peu partout en France. Comme s’il s’agissait de vestiges d’une époque révolue.

Le travail de remise en état des mares a commencé dans les années 2000 par un inventaire scrupuleux de celles-ci. Crédit photo : Maxime Pionneau
Le travail de remise en état des mares a commencé dans les années 2000 par un inventaire scrupuleux de celles-ci. Crédit photo : Maxime Pionneau

« Le bocage, ce n’est pas que les haies ! »

Dans les années 2000, c’est la prise de conscience que quelque chose d’important est en train de disparaître. Dans le Maine-et-Loire, un groupe informel appelé MARE 49 est créé et réunit aussi bien des chasseurs que la Ligue de protection des oiseaux, l’École supérieure des agricultures ou le Centre permanent d’initiatives pour l’environnement (CPIE) Loire-Anjou. « Tout le monde s’est mis autour de la table ! » À l’époque, le constat est simple : « En Anjou, on estime à environ 30 000 le nombre de mares, il en existait 60 000 après-guerre et plus de 100 000 au début du siècle », souligne Laurent Tertrais. « L’objectif était de faire reconnaître ces petites mares dans le contexte bocager. » Par bocage, il faut entendre un trio composé des prairies, des haies et des mares. « Le bocage angevin, ce n’est pas que les haies ou des bosquets ! Quand on enlève une haie, la mare part avec… Quand une mare disparaît, ça ne se voit pas contrairement à une haie. » Quand le groupe Mare se lance, il s’agit d’abord de réaliser un inventaire compliqué croisant travail cartographique et empirique. Dans le département, ces mares se trouvent surtout dans les Mauges et le Segréen, là où le bocage a été préservé.

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« À l’issue de ce diagnostic, il a fallu porter un message en disant : « Attention, les mares sont essentielles pour la biodiversité, mais aussi pour le stockage de l’eau, la qualité de l’eau » », poursuit le coordinateur d’Eden. Au début des années 2010, le groupe Mare se met progressivement en sommeil. Vers 2015-2016, l’association Eden prend le relais. Cette fois, il ne s’agit plus de seulement constater, mais d’agir.

Pour trouver l’équilibre financier, l’association compte une partie étude en proposant une expertise de l’état des mares et de leur habitat aux collectivités. Il y a aussi une partie travaux. C’est en vue de ce second aspect que Laurent Tertrais sillonne les routes boueuses entre Saint-Melaine-sur-Aubance et Soulaine-sur-Aubance en ce matin de janvier. Ces travaux vont du curage de mares envasées, à la taille ou l’abattage d’arbres bouchant trop la luminosité en passant par du faucardage (la coupe des roseaux). Le professionnel s’arrête maintenant près d’une mare située en bordure d’une petite route dont les fossés débordent d’une eau marron.

Cette mare communale située à Soulaine-sur-Aubance a été rénovée à l’automne 2024. Crédit photo : Maxime Pionneau

« Là, il y avait des ronces qui montaient à plusieurs mètres et fermaient le milieu », indique-t-il devant le trou d’eau flanqué d’un chêne. La mare a été creusée quelques mois plus tôt. « C’est encore un peu à nu, mais la nature va reprendre ses droits. On va revenir voir si tout se remet bien en place. » Chaque mare bénéficie d’un suivi afin de surveiller le développement des lentilles d’eau et la présence d’amphibiens (grenouilles, tritons, salamandre…), de libellules et demoiselles… Autant de signaux d’une eau de qualité et d’une bonne santé de la mare.

Laurent Tertrais s’arrête maintenant le long d’une mare maçonnée, cernée sur trois de ses côtés par un mur de schiste. « Des mares servaient à l’abreuvement des bêtes, il y avait des circuits, les agriculteurs arrêtaient leurs vaches dans ces zones-là pour les faire boire. Ça pouvait aussi servir de lavoir. Celle-là, je ne sais pas… C’est ça l’intérêt des mares : faire un peu d’anthropologie. » Cette mare communale rénovée quelques mois plus tôt est aussi « un petit patrimoine bâti ». « Ces mares ont une histoire ! »

Contact : l.tertrais@eden49.com et via https://eden49.com/

Bannière : Salarié de l’association Eden (Études des équilibres naturels), Laurent Tertrais est chargé de repérer des mares qui peuvent être restaurées et d’en assurer le suivi. Crédit photo : Maxime Pionneau

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