En Anjou, comment un sommelier a sauvé une source d’eau minérale de l’oubli

par | 4 Fév 2025 | Eau

Exploitée jusqu’en 1989, la source de l’Epervière, située près d’Angers (Maine-et-Loire), est progressivement tombée dans l’oubli. C’était sans compter sur la curiosité d’un sommelier qui a retrouvé son emplacement.

« Je viens d’apprendre qu’il y a un problème avec la source Perrier. Des analyses montrent qu’il y a des bactéries. » Marc Massot l’a entendu dans sa voiture en arrivant. « L’eau, ça a toujours été source d’enjeux économiques », souffle — jeu de mots involontaire — cet homme de 49 ans à la silhouette longiligne. L’année 2024 se termine comme elle a commencé : par un scandale sanitaire concernant l’eau vendue en bouteilles par les industriels du secteur. En janvier dernier, une enquête du journal Le Monde et de la cellule investigation de Radio France révélait une contamination masquée par un système de filtre illégal mis en place par Nestlé Waters, une multinationale suisse détenant les marques Perrier, Hépar, Vittel, Contrex… Au fil des années, ce sommelier de formation est devenu un spécialiste de… l’eau.

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Un classeur bleu à la main rempli de plans et d’étiquettes colorées, Marc Massot rappelle avec le ton du guide au discours bien rodé : « La source de Saint-Sylvain a été classée eau minérale en 1623, bien avant Vittel ou Badoit. » À dire vrai, l’endroit ne ressemble en rien à l’image d’Épinal qu’on se fait d’une source : avec son eau jaillissante en écume de montagnes vierges et forcément préservées. À une dizaine de mètres, des poids lourds passent sur l’autoroute A11 qui mène à Paris. Il y a aussi une station essence et une route départementale fréquentée. Pourtant, nous y sommes, à Saint-Sylvain-d’Anjou, une commune limitrophe du nord-est d’Angers (Maine-et-Loire). Il y a un vrai indice (un panneau de lieu-dit indique « La fontaine de l’Epervière ») et un faux indice (un pisciniste). Pour le reste : pas-grand-chose.

Le mystère de l’Epervière

Tout commence en 2011. Cette année-là, Marc Massot guide le public lors des Journées du patrimoine dans le Musée des boissons qu’il a créé à Sainte-Gemmes-sur-Loire, au sud d’Angers, à partir de sa propre collection qui va « du biberon au whisky ». Il raconte l’échange par quoi tout est venu : « J’avais fait une petite blagounette en disant qu’on n’avait pas d’eau minérale en Anjou. Des anciens m’ont dit qu’il y avait la source de l’Epervière. J’en avais pris note et j’ai continué la visite. Il se trouvait que j’avais aussi des bouteilles que je n’avais pas encore triées dont une où il était écrit « L’Ep ». C’est comme ça que j’ai commencé les investigations. » Le mot n’est pas usurpé. Que ce soit sur Internet, auprès des élus locaux ou des habitants : l’enquêteur amateur se heurte d’abord à un mur. Celui de l’oubli.

Ce bâtiment est toujours debout, désormais occupé par des particuliers. Crédit : Archives du musée des boissons
Ce bâtiment est toujours debout, désormais occupé par des particuliers. Crédit : Archives du musée des boissons

Pour seules informations, il a le nom de la commune, du lieu-dit et du dernier exploitant. « J’ai sonné aux portes. Mais personne ne connaissait la source. Les habitants avaient changé. » Idem pour les élus. Il reste la piste du dernier exploitant. Un certain « Le Roy ». « J’ai pris l’annuaire et j’ai appelé tous les Le Roy du Maine-et-Loire. Et je suis tombé dessus. Il m’a dit où était la source. » Par la même occasion, il apprend que l’exploitation a cessé en 1989, alors que les pouvoirs publics demandaient à l’exploitant de réaliser d’onéreux travaux de mise aux normes. Travaux qu’il n’est pas en mesure de faire dans l’immédiat. Il demande un délai. Refusé. « C’est comme ça que la source s’est arrêtée », indique simplement Marc Massot qui, petit à petit, remonte à la source de la source qui serait connue depuis l’Antiquité.

La fin des petites sources ?

« À l’origine, il y a un point de jaillissement, mais avec l’industrialisation, des puits ont été créés pour pouvoir la capter toute l’année »,  poursuit le passionné qui évoque les bienfaits de cette eau ferrugineuse longtemps classée comme minérale. La source sera d’abord une propriété publique, celle de la Ville d’Angers qui, en 1811, y effectue des travaux encore partiellement visibles à ce jour : il reste cette rotonde jalonnée de colonnes antiques et des murs d’enceinte bouffés par la végétation. L’endroit est alors un lieu de promenade prisé. En 1837, le domaine est vendu aux enchères et racheté par un homme allant vendre l’eau à Angers par barrique entière. Il faut attendre 1929 pour que l’exploitation industrielle débute et que l’eau soit mise en bouteilles. Il s’en vendra jusqu’à trois millions par an. Comme un écho à ses origines, on retrouve parmi les clients importants le CHU d’Angers.

Dans son classeur, Marc Massot possède d'anciennes étiquettes apposées sur des bouteilles remplies avec de l'eau de la source, vendues jusqu'en 1989. Crédit photo : Maxime Pionneau
Dans son classeur, Marc Massot possède d’anciennes étiquettes apposées sur des bouteilles remplies avec de l’eau de la source, vendues jusqu’en 1989. Crédit photo : Maxime Pionneau

Ce phénomène d’oubli qui a touché la source de l’Epervière n’a rien d’unique. « Sur une période de dix ans, beaucoup de petites sources ont fermé », indique le sommelier. Dans un article publié en mai 1998 dans la revue scientifique Les Annales des Mines [1], il est évoqué « 720 sources d’eau minérale recensées dont environ 400 sont exploitées industriellement dans 150 sites ». Aujourd’hui, 81 sources d’eau minérale naturelle sont officiellement reconnues sur le territoire français. Pour Marc Massot, c’est la conséquence d’« un lobbying des grosses sociétés » en recherche de monopole et de nouveaux marchés. « Cette source les empêchait d’avoir des clients à Angers », croit-il savoir. Une assertion difficile à vérifier, mais qui souligne l’importance des enjeux économiques et stratégiques autour de l’eau.

« L’eau est un trésor public »

Dans un article de la revue Énergies et matières premières de 1999, une autre hypothèse est avancée : « Cette réduction considérable du nombre de sources exploitées […] est plutôt la conséquence d’un renouveau qui consiste à abandonner les anciens captages superficiels, très vulnérables, pour les remplacer par des forages réalisés avec des techniques modernes, permettant d’apporter une meilleure garantie sanitaire et de faciliter une gestion rationnelle de la ressource »[2]. Selon Marc Massot, un phénomène inverse est en cours : « Depuis cinq ans, les archives de la source sont les plus consultées du musée. Je suis le seul à en avoir tout l’historique. Il y a des industriels qui cherchent à l’exploiter. Partout en France, de grosses marques convoitent de plus en plus ces petites sources. »

À la tête du Musée des boissons, Marc Massot est le gardien de cette source longtemps oubliée. Crédit : Maxime Pionneau
À la tête du Musée des boissons, Marc Massot est le gardien de cette source longtemps oubliée. Crédit : Maxime Pionneau

À la tête de la Brasserie Angevine, une marque de bière locale, Benoît Durand a un temps songé à faire usage de cette eau oubliée. Trop de difficultés : la source est située sous trois parcelles distinctes et il faut la faire analyser pour en vérifier la potabilité. « C’est toujours dans mon esprit : j’ai une vieille étiquette [de bouteilles] en fond d’écran », indique-t-il néanmoins. De son côté, Marc Massot estime que « l’eau est un trésor public » et doit le rester. Pour autant, il déplore l’absence d’intérêt des pouvoirs publics pour sa source adorée. En guise d’exemple, il affirme qu’un panneau racontant son histoire lui a été promis. Il attend toujours. Alors, inlassablement, le gardien de la source en raconte l’histoire. Pour ne pas qu’elle se tarisse à nouveau. Il regarde le fossé avec l’œil de l’expert, puis relève les yeux vers le terrain privé. Il désigne un tas d’ardoise et dit : « Là, c’est là la source ! »


[1] « La politique française de protection des sources », par Bertrand de l’Epinois et Eugène Papciak, dans la revue « Les Annales des Mines », 1998. A lire en ligne.

[2] « L’enjeu économique des eaux minérales », par Eugène Papciak, dans la revue « Énergies et matières premières », 1999. Extraits de l’article cité ici.

Photo bannière : Sommelier de profession, Marc Massot a sorti de l’oubli une source ayant été exploitée industriellement jusqu’en 1989 à Saint-Sylvain-d’Anjou (Maine-et-Loire). Crédit photo :  Maxime Pionneau

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