Installé dans la région angevine d’où il est originaire, l’auteur de bande dessinée Étienne Davodeau revient sur l’évolution de son rapport à la Loire dont il a tiré une bande dessinée parue en 2023. Il évoque aussi son rapport à l’écologie, aux Gilets jaune, à l’enracinement… Interview fleuve.
Casquette de feutre vissée sur la tête, Étienne Davodeau arrive pile à l’heure pour le rendez-vous. Raté : le bar où devait se tenir l’interview est fermé. Alors qu’une tempête frappe l’Ouest du pays, on profite d’une accalmie pour rejoindre un deuxième bistrot niché face au jardin des Plantes d’Angers (Maine-et-Loire). Bien que l’auteur de ces lignes ait confondu d’entrée de jeu l’Èvre et l’Erdre (deux affluents de la Loire), le dessinateur et scénariste de 59 ans — véritable figure de la bande dessinée documentaire française — accepte de bonne grâce de répondre à nos questions.
Maintenant installé devant un café et quelque peu assourdi par les enceintes du bar crachant une radio commerciale, l’auteur de Lulu femme nue ou des Ignorants évoque son rapport au fleuve qu’on dit royal et dont il a tiré une bande dessinée, Loire, publiée en octobre 2023 chez Futuropolis. Dans cet ouvrage réalisé à l’aquarelle et à l’eau de Loire (du robinet), le personnage principal est bien le fleuve lui-même. On a aussi eu envie de parler avec le Ligérien de son rapport à l’écologie, du mouvement des Gilets jaunes, de politique et de son attachement au lieu où il vit. Une interview fleuve, forcément.
Vous avez grandi dans les Mauges, près de l’Èvre (et non de l’Erdre) à quelques kilomètres de la Loire. Quels en sont vos premiers souvenirs ?
Étienne Davodeau : D’aussi loin que je me souvienne, il y a le fleuve dans mon champ visuel. C’est un fleuve qu’on traversait, où on pêchait, on pataugeait, dont on mangeait le poisson… Je viens d’une famille de pêcheurs amateurs : on avait une petite barque et j’ai passé des heures à les regarder pêcher, moi qui n’aime pas particulièrement ça. Je m’emmerdais donc pas mal sur le fleuve ! Rétrospectivement, je me dis que c’est lors de ces heures d’attente en plein cagnard que l’odeur, le mouvement et les lumières du fleuve ont infusé. C’est ce que j’ai essayé de dessiner cinquante ans plus tard.
Justement dans cette BD que vous évoquez, Loire (Futuropolis), vous mettez en exergue une citation tirée de la commission pour la création d’un « Parlement de Loire » qui entend donner une existence juridique au fleuve. En quoi cette idée vous a-t-elle inspiré ?
J’ai découvertLe fleuve qui voulait écrire – Les auditions du parlement de Loire (par Camille de Toledo) dans une libraire à quelques pas d’ici alors que j’avais déjà commencé à écrire mon livre. Les deux se sont rencontrés au bon moment. J’y ai trouvé une matière formidable que j’ai essayé de mettre en scène et d’intégrer en partie dans mon propre récit. Je trouve intéressant de se poser la question de nos rapports avec le monde vivant non-humain. Avec le fleuve, on a toujours eu un rapport de domination, d’utilisation… On prenait l’eau, le sable et les poissons. On ne se rendait pas compte qu’on l’abîmait. Le Parlement de Loire veut contribuer à changer le regard sur ces questions et ça a nourri mon livre.
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Avec les années, votre rapport au fleuve a-t-il évolué ?
Dans les années 90, j’ai vécu sur une île de Loire, un petit village près d’Angers qui s’appelle Saint-Jean-de-la-Croix. L’hiver, le fleuve venait lécher les murs de la chambre. Là, tu te reconnectes avec un élément puissant, mobile, vivant — et visuellement très intéressant pour un dessinateur. J’ai développé une proximité avec le fleuve. Je l’arpente à vélo, je m’y baigne, je fréquente ses guinguettes et je déteste pas y faire un tour en bateau… Enfin, bref, je suis un habitant du fleuve.
Il y a tout un folklore artistique un peu suranné autour de la Loire. Aviez-vous peur de tomber dans cet écueil ?
(Rire) Il y a cette dimension que je redoute et que j’essaye d’évacuer de mon travail, c’est cette dimension folkloriste, régionaliste, un peu « Puy du Fou »… Je pars du principe que si je parle d’un endroit que je connais, je peux peut-être prétendre à une parole un peu universelle. Si j’arrive de temps en temps à faire ça avec mes livres, ça me convient !

Vous dites que la Loire est le personnage principal de votre livre… C’est-à-dire ?
Traditionnellement, la bande dessinée fonctionne presque exclusivement autour du personnage principal, voire du « héros ». Dans Loire, je voulais que le personnage principal soit non-humain. Mon récit s’articule autour d’une chronique estivale où des personnages se retrouvent au bord du fleuve. Mais ces personnages que j’aurais dû développer disent à un moment de récit : « On ne va pas parler de nous ». En leur donnant cette espèce de légèreté, de retrait volontaire, le récit laisse le fleuve devenir le personnage principal.
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À quel moment avez-vous commencé à vous questionner sur l’écologie et de quelle manière ?
Je me suis d’abord intéressé à la question nucléaire, aux OGM… Il se trouve que je suis un mec du dehors — J’ai besoin d’être dans les vignes, les prés, les alpages, sur les chemins et les sentiers… Et quand tu fréquentes assidûment le dehors — et encore plus quand tu l’observes pour le dessiner et le raconter — tu vois forcément les choses s’altérer, tu prends conscience des dégâts en cours et des combats à mener pour y remédier. En vieillissant, en devenant père, ce sont des questions qui deviennent plus importantes. Mon premier livre de non-fiction, Rural !, raconte l’histoire de trois jeunes agriculteurs qui s’installent dans une ferme et décident de la passer en bio. Aujourd’hui, tout le monde connaît le bio. Mais à la fin des années 90 quand j’ai commencé à les suivre, ça faisait bien ricaner les voisins.
Le mouvement des Gilets jaunes a été l’occasion, selon certains, d’une mue du mouvement écologiste et l’occasion, pour lui, de remettre la question sociale au centre. Comment avez-vous observé ce mouvement social ?
J’ai eu un premier avis assez négatif : je me suis retrouvé en pleine nuit à ne pas pouvoir sortir d’une ville parce que des types cagoulés faisaient un barrage, sans qu’on ne sache rien de leurs motivations. C’est l’éternel débat entre la fin du monde et la fin du mois. Eux parlaient plutôt de la fin du mois. La vertu de ce mouvement a été de nous obliger à mettre en résonance ces deux questions et de remettre en avant le fait qu’on ne pourrait pas avancer sur le terrain écolo si on n’emmène pas tout le monde. Ça veut aussi dire qu’il va falloir faire payer davantage les gens qui sont très riches, ce qui ne serait que justice. Mon point de vue est qu’on devrait organiser tout ça rationnellement et donc politiquement avant que des gens désespérés n’aillent se servir eux-mêmes. On perd du temps.
Il y a une montée du vote Rassemblement national (RN) en zone rurale. Comment le lisez-vous ?
Quand j’ai commencé à voter, dans les années 80, le FN était quasiment invisible dans cet Ouest catholique et modéré. J’ai bien peur qu’il y ait là un vrai déficit d’éducation politique qui leur profite beaucoup. En même temps, on voit que les politiques au pouvoir échouent à faire taire ce mouvement qui monte. Pour faire oublier d’où ils viennent, ils avancent désormais derrière la chemise blanche et le sourire-à-selfies d’un jeune mec d’une vacuité totale, et médiatiquement au moins ça fonctionne. C’est un truc contre lequel on semble très démuni. On arrive au bout d’un modèle en train de s’effondrer, notamment sur le plan écologique. Je pense que les mouvements d’éducation populaire ont un rôle à jouer, mais c’est un gros boulot.
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Autour de vous, avez-vous constaté des gens qui penchaient vers l’extrême droite ?
Je vis dans un milieu où ce n’est pas très présent. Je crois que j’aurais du mal à rester proche de quelqu’un qui vote RN. J’ai l’impression d’être dans une petite bulle préservée.
Auprès de Reporterre toujours, vous avez soulignez l’importance d’être « bien là où on est » sans verser dans la « revendication territoriale », le « nationalisme étroit » ou le « régionalisme folklorique ». C’est-à-dire ?
Il y a une différence entre se sentir bien où l’on vit et le revendiquer comme le meilleur endroit du monde. Je ne me sens pas propriétaire du lieu où j’habite. L’harmonie avec un lieu ne peut être colorée de sentiments négatifs. Je suis né dans ce coin-là, mais ça ne me donne aucun droit et surtout pas celui de dire aux gens qui arrivent après moi : « C’est chez moi, dégage ! » Et c’est stupide : la nature même de l’homo-sapiens est de se déplacer à la surface du globe. L’homo-sapiens est un migrant.
En tant qu’auteur installé loin de Paris, avez-vous senti un décalage avec la sphère culturelle ? Dans le fait de défendre certains sujets notamment…
Non. Je travaille dans mon atelier dans la pampa avec vue sur les vignes, mais en une heure et demi, je suis chez mon éditeur dans le centre de Paris. Je n’ai pas de complexe particulier. Certes, je ne suis pas présent dans les mondanités parisiennes, mais ce n’est pas un effort. En même temps, la bande dessinée est un milieu de gens modestes, ce n’est pas le cinéma. Il n’y a pas beaucoup d’argent pour corrompre les âmes ! C’est même un vrai problème…
Après cette interview, vous filez à une soirée d’opposition, en Sarthe, à la décision de la Région Pays de la Loire de réduire les subventions du domaine culturel. Comment regardez-vous tout ça ?
Le tissu culturel ne repose pas uniquement sur des données économiques, c’est un tissu plus subtil et fragile. Mais madame Morançais [la présidente de la Région] n’a pas conscience de ça ou pire, ça ne l’intéresse pas. Elle a sabré tout ça sans aucun état d’âme. C’est un peu sinistre, mais je pense que ça répond à des aspirations politiques personnelles. De mon point de vue, cette obsession de la rentabilité tous azimuts est obscène. Pour qu’un modèle économique soit rentable dans le monde artistique, il faut fournir aux gens ce qu’ils nous demandent. Ce n’est pas comme ça que j’imagine la création artistique. Il ne s’agit pas de répondre à un besoin mais de faire une proposition nouvelle. Et la proposition nouvelle, souvent, elle n’est pas en phase avec ce que les gens croient attendre. Il faut donner la chance à des livres, des films et des festivals de ne pas être toujours soumis au marché. Le rôle d’une région, par exemple, peut être d’épauler ces projets, pour permettre à ses citoyennes et citoyens d’y avoir accès.
Photo bannière : Natif de Botz-en-Mauges (Maine-et-Loire), Étienne Davodeau a publié Loire, bande dessinée dans laquelle le fleuve est le personnage principal. Crédit : Maxime Pionneau


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