Crues en Bretagne : Moins de bocage et de prairies, plus de béton et d’inondations

par | 4 Fév 2025 | Eau

Si les inondations ont des causes naturelles, nos aménagements urbains comme ruraux les aggravent. Entretien avec Nicolas Forray, hydrologue et secrétaire général d’Eau et rivières de Bretagne.

Depuis 1982, près de la moitié des arrêtés pris en Bretagne sont des arrêtés pour inondation. C’est le premier risque de catastrophe naturelle dans la région. Fin janvier 2025, l’Ille-et-Vilaine a été traversée par des crues sans précédent depuis quarante ans, flirtant avec les seuils historiques. De l’engloutie commune de Guipry-Messac à l’urbaine Rennes en passant par l’insulaire ville de Redon.

Dans un entretien pour Les Champs d’ici, l’hydrologue Nicolas Forray pointe la responsabilité de nos choix d’aménagement, dans les villes comme dans les champs, dans l’aggravation des risques d’inondations.

Nicolas Forray, hydrologue et secrétaire général d'Eau et Rivière de Bretagne. Crédit photo Eau et Rivières de Bretagne
Nicolas Forray, hydrologue et secrétaire général d’Eau et Rivière de Bretagne. Crédit photo : Eau et Rivières de Bretagne

Alors que les eaux commencent à se retirer sur les rives de la Vilaine, pouvez-vous dresser un bilan des crues exceptionnelles qui ont frappé le département ?

En date du mardi 28 janvier, 135 mm de pluie en moyenne sont tombés en Ille-et-Vilaine, soit trois fois plus que la moyenne entre 1997 et 2022. Des crues très fortes comme celles-ci, il n’y en a que deux par siècle. Selon moi, ce n’est pas un événement exceptionnel, c’est surtout un événement rare. En fonction des rivières, les crues ont été plus fortes, ou plus faibles, qu’en 2001.

En quoi le dérèglement climatique influe-t-il sur la fréquence et l’intensité des pluies ?

Météo France constate une baisse du crachin breton, tandis que le nombre de jours de fortes pluies, dépassant 20 mm, est en hausse. Rennes enregistre également davantage de journées orageuses, notamment en été, par rapport à il y a cinquante ans. Ce sont des conséquences du changement climatique.

Environ 23 500 km de haies disparaissent chaque année en France. Le rapport du CGAAER, le Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux, note que depuis les années 1950 et les opérations de remembrement, « 70 % du linéaire de haies ont disparu des bocages français ». Cette destruction augmente-t-elle le risque de crues et d’inondations ?

Autrefois, les haies, talus et arbres ralentissaient l’écoulement de l’eau et ménageaient la rivière. Leur disparition accélère désormais la vitesse de propagation de l’eau de pluie jusqu’à la rivière, dont la capacité est limitée, créant un bouchon et un débordement.

De plus, toujours dans les champs, la vitesse d’une crue dépend de la pente et de la rugosité du sol. La diminution des surfaces en prairies accentue le risque de ruissellement [lorsque l’eau reste en surface au lieu d’être absorbée par le sol]. Les prairies sont de véritables éponges. Et quand elles sont pleines, l’eau s’écoule en surface, mais elle est ralentie par les brins d’herbe. À l’inverse, dans un champ labouré, au sol nu ou avec très peu de couvert végétal comme dans les cultures de maïs, il n’y a ni absorption, ni frein naturel à l’écoulement. Cela devient un ruissellement, où l’eau emporte avec elle la terre, et l’agriculture perd lentement mais sûrement son outil de travail. C’est une catastrophe.

Existe-il d’autres facteurs qui aggravent les crues et inondations ?

Oui, comme la transformation des rivières. À titre d’exemple, si une rivière sinueuse faisait 30 km avant, elle est devenue aujourd’hui un fossé de 22 km dans une plaine. Là encore, le débit de la crue augmente. Les digues aussi sont une bêtise. Ce sont des couloirs d’eau qui ne protègent pas et accélèrent encore la vitesse de l’eau, inondant le champ qui se trouve en aval.

Photo d'un recalibrage à Guipry en 1961. En 50 ans, le bassin versant de la Vilaine a vu plus de 90 _ de son linéaire retravaillé (rectification, recalibrage..), accélérant le cycle de l_eau. Crédit photo Eau et Rivières
Photo d’un recalibrage à Guipry en 1961. En 50 ans, le bassin versant de la Vilaine a vu plus de 90% de son linéaire retravaillé (rectification, recalibrage..), accélérant le cycle de l’eau. Crédit photo : Eau et Rivières

Enfin, il y a l’imperméabilisation des sols. Nous artificialisons et construisons des habitations partout. Or, la première des règles, en ville comme en campagne, est de ne pas construire et s’installer en zone inondable. C’est la politique théorique de l’État, mais du fait des enjeux économiques, l’Homme est imprudent et urbanise même dans les zones d’expansion de crue.

Lire aussi : Éric Daniel-Lacombe, un architecte au cœur des inondations

La réduction massive des zones humides, du fait de l’agriculture intensive, n’est pas aussi un facteur de risque ?

Depuis soixante ans en Bretagne, la moitié des zones humides ont été détruites. C’est énorme. Elles sont indispensables pour la gestion des crues ordinaires. Par contre, elles ne jouent pas de rôle dans la gestion des crues importantes. Là, elles sont dépassées, saturées en eau.

Quelles leçons devons-nous tirer des crues passées ?

Je le rappelle, il ne faut pas construire en zone inondable. Ensuite, il y a un tas de dès-aménagements à envisager : rétablir le cours des rivières sur 30 km, remettre en prairies les anciennes parcelles cultivées, restaurer le bocage… L’idée n’est pas de ramener l’agriculture à un état passé, mais de l’amener à des pratiques équilibrées pour la société et les exploitants. Cela ne stoppera pas les crues, mais arrêtera de les aggraver. Les climatologues le disent : on doit se préparer à vivre de plus en plus d’épisodes intenses. Et, surtout, il est impératif de réduire les émissions de CO². Le niveau de la mer augmente de 5 mm par an. Ce ne sont plus des paroles, c’est la réalité.


Une crue est un phénomène naturel caractérisé par une montée du niveau des cours d’eau, en raison de précipitations très abondantes.La fréquence, l’intensité et la durée des crues dépendent de nombreux facteurs : cumul des pluies sur les semaines précédentes, saturation des sols, caractéristiques structurelles des bassins versants (exemple : formes des vallées, pente du cours d’eau…), aménagements qui y ont été menés (destruction des zones humides, urbanisation en zone inondable, destruction du bocage, …).

Une inondation est un débordement d’eau qui submerge un territoire, consécutivement à une crue. Une inondation peut avoir plusieurs origines (débordements de cours d’eau, submersions marines, ruissellements, rupture ou défaillance d’ouvrages hydrauliques…).

Photo bannière : Un champ inondé à Sixt-sur-Aff, mercredi 29 janvier 2025. Crédit photo : Une habitante du pays de Redon

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