Il fait gris, brumeux ce matin-là et la place du Général-de-Gaulle est vide. Ici, à Brissac-Quincé, on l’appelle plutôt la place du Champ-de-Foire, ou la place du Château-d’eau, même si le grand édifice de béton a été détruit il y a plus de vingt ans. Mais le nom est resté, comme si le bâtiment qui surplombait la place s’était imposé comme un symbole intemporel de la ville, rivalisant presque avec le château de Brissac, un peu plus bas. À l’autre bout de la commune, un autre château d’eau est encore debout malgré l’âge. La rue à ses pieds a même été renommée en son nom. Aussi haut que modeste, ce “bouchon de champagne” gris sert aujourd’hui de support aux graffeurs du coin.
Celui qui domine la vallée du Layon quelques kilomètres plus loin est d’une autre envergure. Plus récent, l’entonnoir sort du brouillard et s’élève au-dessus des rangs de vigne. Frédéric Braux, professeur à Thouarcé passe tous les jours devant. L’importance du bâtiment dans sa vie, il l’écrit en quelques lignes : “Mon père est parti sans heurt et sans prévenir. Son corps a lâché il y a vingt ans. Là-haut, sur le plateau avant les virages des coteaux de Bonnezeau, se dresse, seule sentinelle, un château d’eau élégant. C’est sur cet amer de béton et de bois, dressé entre vignes et prés que son souvenir doux s’est figé. Depuis, je passe là tous les jours, pour mon travail. Tous les jours, j’ai une pensée pour lui. Il m’accompagne. Jamais je ne vais plus travailler seul. À ceux qui demandent si l’immortalité existe. Je peux répondre oui, c’est un château d’eau. Une éternité solide de béton élancé.”
Le ressenti personnel et sensible de Frédéric peut illustrer l’importance des châteaux d’eau pour les habitants du Maine-et-Loire et ailleurs : ils sont des marqueurs du territoire, plus associés à des histoires qu’à la fonctionnalité du bâtiment. En 2023, le château d’eau de La Pommeraye, dit de la Congrégation, a été détruit. Le Courrier de l’Ouest rapportait à l’occasion les souvenirs de quelques habitants qui se rappelaient : qu’il « a servi de plateforme de lancement des feux d’artifice » ou que « En 1945, mon père montait au sommet pour observer les bombardements des alliés sur la Loire ». Dans la Vienne, interrogé par le photographe Jo Brunenberg qui a réalisé un long travail sur ces édifices, Mohamed Taabni résumait quant à lui : “pour moi les châteaux d’eau c’est comme des phares, des points de repère dans le paysage”.
“La plupart ont été fait après-guerre, ils sont chargés d’histoires et ont suivi l’évolution de la société” rappelle ainsi Eudes Ajot, président de l’association les Châteaux d’eau de France. D’ailleurs, sa passion y est intimement liée. “Étudiant, je prenais la voiture pour aller à la fac, sur le parcours je voyais ces grandes infrastructures. J’avais un peu ce rêve d’habiter dans un château d’eau.”
“On est aussi dans une période où beaucoup de châteaux d’eau arrivent en fin de vie” prolonge-t-il. Au nord d’Angers, à Feneu, l’ouvrage semble, lui, faire partie de la ville, et se fond presque dans la zone pavillonnaire. Derrière son portail en fer, il sert de point d’accroche à une végétation qui le ceinture jusqu’à son sommet. Peut-être sera-t-il démantelé dans quelques années, au profit d’autres ouvrages, plus grands et éloignés des bourgs. “Au départ, ils répondaient à une demande locale d’un petit village, désormais on veut couvrir une plus grande distance, donc on augmente la capacité. On en construit toujours qui font facilement 70 à 80 mètres et ils remplacent tour à tour les petits châteaux d’eau.”
