Nathanaël Coste : « Est-ce que l’irrigation en agriculture, ça relève de l’intérêt général ou ça relève de l’intérêt privé des agriculteurs ? »

par | 14 Oct 2024 | 10/2024, Ruralité

Nathanaël Coste est sans doute de ceux qui n’ont pas peur des marathons, des quêtes absolues et obstinées. Réalisateur du film d’ouverture du Festival Alimenterre, La Théorie du boxeur, il narre la finitude des ressources en eau dans la Drôme et suit le combat d’agriculteurs contre les sécheresses chaque jour plus voraces en raison du réchauffement climatique. Avec sa caméra durant plus de deux ans, il a suivi le fil de l’eau transformée en or pour en tirer une réflexion nuancée face à l’urgence. Les Champs d’ici l’a rencontré.

La première image du film montre des hectares d’abricotiers abattus par le gel de l’année. Ceci pour nous assommer, telle « la théorie du boxeur » qui veut qu’à chaque coup pris, la plante reprend vie jusqu’à la dernière attaque, fatale et imprévue, qui abat tout espoir de récolte. L’idée ici était de frapper les esprits une fois de plus sur le réchauffement climatique qui nous presse ?

J’avais envie de faire un film qui montre l’aspect systémique et la complexité de ces sujets, parce que je fais le pari de l’intelligence. Et je crois aussi que les gens doivent justement pouvoir commencer à s’impliquer, y compris sur des sujets compliqués, comme l’environnement. Comment peut-on nourrir sept milliards de personnes sur une planète qui se réchauffe, tout en rémunérant des agriculteurs ? C’est complexe.

Tout au long du film, vous parcourez les exemples d’agriculture de votre région, la vallée de la Drôme, en traversant gel et sécheresse, pour en faire un film questionnant l’avenir de notre alimentation, clé de notre survie…

Ma formation de géographe m’a amené à raisonner comme cela, avec l’envie de rendre compte de toute cette complexité, cette dureté pour chacun, due aux aléas climatiques. Je suis donc allé voir des producteurs ; tous les producteurs, de la plus petite paysannerie jusqu’au céréalier plus intensif.

La question de la finitude de l’eau notamment, posée en voix off, posée aussi par le président de la commission locale de l’eau dans le film – il dit qu’on a été habitués à l’abondance et qu’on ne sait pas vivre dans un monde sans abondance depuis les années 1950 – fait aujourd’hui bouger toutes les lignes.

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L’idée ici n’était pas forcément de faire un film militant, mais plutôt pédagogique ?

Si, bien sûr, mais on est dans cette idée que, maintenant, il faut arrêter de se jeter la pierre. Les postures, ça va bien cinq minutes. On a un problème sur les bras qui est colossal : celui d’arriver à renouveler les générations d’agriculteurs et à s’adapter à un réchauffement climatique qui va très vite.

Alors il faut se dire que chacun est là où il en est de ses pratiques agricoles. De toute façon, tout va devoir évoluer, y compris les bio : ils ne sont pas assis sur un tas de vérité en haut d’une montagne, en train de regarder les autres et de se dire : « nous, on a tout compris ».

Du coup, il fallait montrer cela et sortir de la caricature, comme sur la question des stockages d’eau, assez mal traitée dans les médias, ou plus largement sur la question de la gestion de l’eau qui a énormément d’angles morts. Alors que la plupart du temps, on résume la question en disant : « est-ce qu’on ne fait pas des mégabassines ? »

L’eau est ainsi le graal auquel tout le monde aspire et pourtant on sait que certains producteurs souhaitent – et peuvent – s’en passer. Vous ne le montrez pas volontairement afin de pointer la responsabilité du système agricole défaillant ?

L’État est quand même globalement défaillant et mêlé à des intérêts privés. Il y a aussi des formes de mafias locales qui font qu’à un moment donné, l’État de droit arrête d’exister. On est dans une impasse et on parle de la solution qui est mauvaise : irriguer. Pourtant, tout le monde la souhaiterait chez les petits agriculteurs. C’est ça qui est ironique. C’est assez drôle de se dire : « Mais en fait, vous voulez ou vous ne voulez pas irriguer ? Ou alors, peut-être penserez-vous à une autre forme de solution ? »

Mais non, les petits se battent aussi pour l’irrigation. C’est compliqué. Parce que l’agriculture prend beaucoup d’eau, de fait. C’est une question que je pose dans le film : est-ce que l’agriculture, irriguer, l’irrigation, ça relève de l’intérêt général ou ça relève de l’intérêt privé des agriculteurs ?

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Il faut alors considérer ce système néolibéral qui fait en sorte que sans irrigation, tu ne peux pas gagner ta vie. Parce qu’on est sur des modèles très productifs, très intensifs, et parce qu’on ne paie pas l’alimentation, on assiste. C’est là où il y a une double faillite, les agriculteurs sont livrés complètement à eux-mêmes sur ces histoires d’adaptation, et ils doivent prendre le risque de créer des filières ou des idées.

Parce que l’abandon est quasi total de la part des pouvoirs publics, et les techniciens agricoles qui courent après le train n’ont rien à proposer. C’est assez désastreux. Il y a aussi un abandon des causes par l’État, de manière générale, parce qu’il y a beaucoup d’ignorance, bizarrement, qui s’est succédé au fil des temps.

Kamea Meah Films
Le film La Théorie du boxeur revient sur un système défaillant. Crédit photo : Kamea Meah Films

Et le film s’il a une volonté de dénoncer reste plutôt sur le terrain de la proposition démonstrative tout de même…

Je pense que la problématique de faire un film, c’est toujours aussi d’éclaircir une zone d’ombre. Ce qui est également intéressant à voir dans ce film, c’est le grouillement d’initiatives. C’est toujours très plaisant, très réjouissant, très oxygénant de voir que plein de gens font plein de choses pour contrecarrer [le système néolibéral].

Mais c’est le rapport à la dimension de son action qui compte et qui, effectivement, fait qu’à un moment donné, il y a de l’imbrication de ceci avec cela qui peut aussi générer de la vertu pour son environnement.

Ce n’est pas un film trop fataliste environnementalement parlant, j’entends. On est dans un cul-de-sac néolibéral, tout cela est très verrouillé.

Et donc, le film doit servir à quoi ? À sensibiliser les élus, à remotiver les associations, comme hier dans le Gard, il y avait le Civam, Terre de Liens, ADA (association de développement apicole), Solidarités Paysans. Et tu rentres dans une salle et ça remet de l’énergie dans le tuyau et ça donne de la visibilité pour tous ces acteurs-là. Ca sert donc aussi à sensibiliser et à se serrer les coudes dans une période quand même très forte.

Photo bannière : Nathanaël Coste est parti dans la Drôme suivre les agriculteurs. Crédit photo : Kamea Meah Films

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