Formations à l’agriculture : le champ de foire entrepreneurial

par | 14 Oct 2024 | 10/2024, Formation

À l’écart du parcours classique en lycée agricole, les formations à l’agriculture se multiplient pour répondre aux enjeux du renouvellement des effectifs agricoles et aux profils variés des aspirants à la profession. Voies parallèles, plusieurs d’entre elles viennent véritablement bousculer les valeurs et les acteurs de terrain en misant sur une vision « entrepreneuriale ».

« Comment prendre sa posture entrepreneuriale ? Comment faire son étude de marché ? Comment faire un business plan ? Comment financer son projet ? Si vous vous posez toutes ces questions, Hectar Tremplin est LA formation qu’il vous faut » La formation qu’il vous faut… « mais pour quoi faire ? », peut-on se demander à la lecture de ces quelques lignes, diffusées via différents canaux de communication par Hectar, tant elle paraît destinée à n’importe quel secteur. Ceux et celles qu’Hectar vise avec ces mots sont de futurs agriculteurs et agricultrices. « Mentoring, interventions d’expert, travail personnel de réflexion pour consolider et sécuriser son projet agricole », conclut son message, en continuant à puiser dans le champ lexical de l’entrepreneuriat.

Hectar, c’est un établissement d’enseignement supérieur privé dédié à l’agriculture, créé en 2020 dans un village des Yvelines. Il a été cofondé par l’homme d’affaires et milliardaire Xavier Niel, jusqu’ici connu pour avoir été le fondateur de Free et cofondateur de Lunettes pour tous, pour être l’un des coactionnaires du groupe Le Monde et d’autres nombreux titres de presse, ainsi que de quantités d’autres entreprises privées, principalement dans le secteur des technologies ou de l’immobilier. Le voilà qui s’intéressait tout d’un coup à l’agriculture. Un secteur « en pleine mutation avec de nouveaux emplois à pourvoir, des opportunités d’entreprendre, de créer et d’innover », indique-t-il avec l’enthousiasme d’un défricheur dans son profil sur le site d’Hectar

Lire aussi : Derrière les lycées agricoles, des intérêts très privés ?

Hectar, un « incubateur » agricole

À ses côtés se trouve la cofondatrice Audrey Bourolleau, ancienne conseillère d’Emmanuel Macron sur les questions agricoles, encore investie dans sa campagne présidentielle de 2022. Auparavant, elle avait été en charge du développement international de la marque BIC, du marketing chez France Boissons, puis déléguée générale de Vin & Société, l’association et lobby de la filière viticole française.

Audrey Bourolleau considère Hectar « comme un incubateur d’école de commerce », a-t-elle décrit auprès de Réussir fin 2023, dans une interview où elle adoptait la novlangue du marketing pour mieux définir les activités d’Hectar. Elle y insistait beaucoup sur la « chaîne de valeurs » nécessaire à créer pour « former les futurs repreneurs de fermes ».

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L’homme d’affaires et milliardaires Xavier Niel a fondé cet établissement d’enseignement supérieur privé dans un village des Yvelines. Crédit photo : Dimitri Klosowski

Depuis 2021, Hectar propose une formation intitulée « Tremplin ». Il s’agit concrètement de « cinq semaines intensives pour accélérer son projet », en partie en distanciel, en partie en présentiel. Un « mentoring » est prévu pour bénéficier d’un accompagnement personnalisé et « challenger [son] projet ». Vous devez « pitche[r] votre projet » pour « apprendre à convaincre avec impact ». Des « agriculteurs coachs » viennent diffuser leurs conseils. Vous intégrez aussi « l’écosystème Hectar (agriculteurs, startups, investisseurs, partenaires) ». Une centaine de personnes ont aujourd’hui terminé cette formation « Tremplin », d’après les déclarations Audrey Bourolleau. Beaucoup moins que l’objectif de 2 000 par an initialement dressé.

S’adapter aux nouveaux profils agricoles

Parmi elles, 70 % n’étaient pas issues du milieu agricole, avaient une formation bac +3 ou bac +5 et une moyenne d’âge de 30-35 ans, tandis que 30 % étaient des fils ou des filles d’agriculteurs reprenant une exploitation familiale et ayant besoin d’accompagnement. Un ratio assez représentatif de l’évolution des profils cherchant à entrer dans la profession. Car c’est aussi à ça que cherchent à répondre Hectar et d’autres formations initiées ces dernières années.

Le changement dans les profils des personnes candidates à l’installation en agriculture questionne en effet la place des établissements de formation historiques. Leur idéologie reposait jusqu’alors plutôt sur la transmission d’une culture générale « à des personnes qui avaient déjà une culture professionnelle », décrit la sociologue Cécile Gazo, autrice d’une thèse sur les transformations du monde agricole à l’aune de la multiplication des initiatives de soutien à l’installation. « Or, pour le public candidat à l’installation en reconversion, qui ne dispose pas de cette culture professionnelle, c’est tout le contraire » qu’il faut désormais mettre en place.

Des formations couplées à des aides à l’installation

Les formations à destination de ces nouveaux profils se sont donc multipliées, souvent couplées à des structures d’aide à l’installation. C’est le cas à travers plusieurs initiatives privées. Comme celle des SCIC (Sociétés coopérative d’intérêt collectif) La Ceinture verte, qui proposent de l’accompagnement technique et entrepreneurial en plus de répondre à d’autres problématiques comme l’accès au foncier et à des débouchés, à travers la fourniture de fermes maraîchères « clé en main » à proximité de métropoles. Ou bien la « pépinière » lancée par Faire Bien, marque de l’entreprise Les Prés rient bio et filiale du groupe Danone, pour promouvoir l’installation d’éleveurs et d’éleveuses laitiers bio, qui n’a toutefois eu droit qu’à une année d’expérimentation. Le secteur associatif s’y est aussi engouffré, comme chez Terre & Humanisme, qui propose une large palette de formations, à destination de particuliers ou professionnels désireux d’approfondir une compétence ou de s’installer.

Pour Cécile Gazo, la multiplication de ces formations « montre les transformations du milieu agricole ». « Ces offres essayent de coller avec ces nouveaux profils, d’où ils viennent, ce qu’ils veulent faire », détaille-t-elle. Face à ces nouvelles têtes, de « nouveaux acteurs s’engouffrent, car le parcours classique ne correspond pas totalement aux attentes ». Tant et si bien « que les formations paysannes se sont aussi immiscées dans ce secteur-là ». C’est le cas des formations « Paysan créatif » portées par des Ciap (Coopérative d’installation en agriculture paysanne) ou « De l’idée au projet », initiées par des Civam (Centre d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural). Là aussi, il s’agit d’apprendre à rédiger des plans d’entreprises ou d’apprendre à gérer sa comptabilité, en plus de conforter ses compétences techniques. L’approche est toutefois moins portée sur les technologies et le marketing.

Former des gestionnaires plus que des techniciens

La formation dans le secteur agricole est donc complètement bousculée par ces nouveaux profils et ces nouveaux acteurs. La sociologue n’en tire pas d’autres conclusions, mais rapporte les craintes que cela suscite. « Beaucoup de personnes reprochent l’utilisation d’argent public par des initiatives privées, comme pour Hectar dont le principal mécène est un milliardaire. » Paysans et syndicats d’enseignement ont d’ailleurs manifesté leur colère face à ce modèle à plusieurs reprises.

Cécile Gazo esquisse aussi : « On est sur un renversement total de ce qu’est un agriculteur et de comment on l’accompagne dans l’installation. On passe de parcours préparatoires à l’installation à de l’accompagnement à la création d’entreprise, avec l’idée de former des gestionnaires et pas forcément des techniciens. La maîtrise des outils et technique n’est d’ailleurs plus une condition sine qua non. » Sur l’onglet de sa formation, Hectar précise d’ailleurs : « Le programme Tremplin a une approche économique et entrepreneuriale. Il devra être complété par une formation technique. »

Lire aussi : Joachim Benet Rivière : « L’enseignement agricole renvoie à l’agriculture et à la ruralité, mais c’est une idée reçue »

Photo bannière : Hectar, un établissement d’enseignement supérieur privé dédié à l’agriculture, fait partie de ces nouvelles formations. Crédit photo : Sylvain Leurent


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