Se former, un projet éminemment politique avec L’Atelier paysan

par | 13 Oct 2024 | 10/2024, Formation

Et si se former, c’était aussi reprendre le pouvoir sur l’agro-industrie ? C’est ce que défend L’Atelier paysan, une coopérative qui lutte contre le technicisme agricole, en favorisant l’autonomie des paysans et l’entraide.

« Il est des choses qui n’appartiennent à personne et dont l’usage est commun à tous. » En reprenant cet alinéa premier de l’article 714 du Code civil sur son site, L’Atelier paysan annonce la couleur : la terre et les outils pour la cultiver ne devraient pas être la propriété de quelques-uns.

Pourtant, « le modèle agricole productiviste et exportateur favorise l’utilisation de machines agricoles surpuissantes et high-tech, qui rendent l’agriculteur dépendant de l’ingénieur, du banquier, du numérique », souligne la coopérative d’intérêt collectif à but non lucratif, fondée en 2009, qui se bat pour l’agroécologie et la souveraineté technologique des paysans. « Ces pratiques ont également un impact sur la destruction des communautés paysannes, l’environnement, l’aménagement du territoire, l’emploi rural, la santé, l’offre alimentaire. En somme, la logique “techniciste” et industrielle en agriculture affecte toute la société. »

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La formation, un pilier central

Depuis sa création, la coopérative s’inscrit donc dans un large projet sociétal. Pour mener ce combat, elle s’évertue à recenser et développer des alternatives en agroéquipement, mais aussi à mener la bataille culturelle en favorisant l’éducation populaire et en exerçant un rapport de force pour sortir de l’impuissance. Et quoi de mieux pour avancer que de former les premiers concernés : les paysans.

Métal, bâti, technologies, mais aussi actions collectives ou installation… Le panel de formations proposées par la coopérative installée à Renage dans l’Isère est large. « Le plus gros de nos formations sont courtes », explique Réjane Morgantini, coresponsable de la formation. Soit quelques jours, une semaine, pour apprendre, se former, tester différents postes (soudure, meuleuse, etc.) au sein de l’un des trois ateliers fixes, dans le Morbihan, dans l’Hérault et en Isère, ou ailleurs sur le territoire, dans le grand Ouest notamment, grâce à une unité mobile destinée à aller à la rencontre des paysans.

L’Atelier paysan propose aussi des formations plus longues de plus de deux mois, comme celle intitulée « installation et technologie paysanne », à destination des porteurs de projets. L’objectif ? Faire monter en compétence les participants sur le bricolage, le travail du métal et commencer à s’équiper et à fabriquer des outils à la ferme, via des chantiers et des voyages d’études. « Ça va avec l’esprit des personnes en reconversion qui vont chercher de l’autonomie, à la fois technique et financière, sur les fermes. »

Ces formations permettent aux paysans de devenir plus autonomes. Crédit photo : L’Atelier paysan CC BY-SA 2.0

Retrouver la voie de l’autonomie

Se former, c’est donc une garantie pour s’affranchir de l’agro-machinisme et de l’agro-industrie. « Ces formations nous ont accompagnés sur les questions de dépendances techniques et donc sur la voie de l’autonomie. On a acquis des savoir-faire afin de réparer les outils qu’on a, d’en créer de nouveaux, comme un intercep ou des étoiles de binage », explique Nicolas Mirouze, sociétaire de la coopérative.

Installé depuis vingt-six ans dans l’Aude, le vigneron a peu à peu fait évoluer ses pratiques, passant du conventionnel, à l’agriculture biologique puis à la biodynamie, pour faire aujourd’hui des vins natures. « Il a fallu plus de quinze ans pour sortir des pesticides […], explique-t-il. Ces formations ont œuvré à la transformation de la ferme, car l’autonomie, c’est devenu un pilier, un choix, pour son évolution. » Il a ainsi décidé de ne plus dépendre de l’industrie, qui dans le secteur viticole, « sélectionne des levures, qui mènent à la standardisation du goût […], une technologie imposée à des artisans ». 

Justine Santamaria, elle, est maraîchère et référente pour L’Atelier paysan en Indre-et-Loire depuis trois ans. Lors de formation, elle a notamment participé à l’élaboration d’un aggrozouk, un porte-outil à pédales léger, « moins cher qu’un tracteur d’une autre entreprise ». « On peut le réparer, c’est léger et ça ne fait pas de bruit, c’est assez ergonomique », explique-t-elle.

Avec la formation, elle aussi s’est sentie davantage en confiance sur son exploitation. « Je me suis sentie plus légitime à travailler sur des outils de la ferme, plus légitime à réparer, à faire du bricolage. Car en plus de créer des outils, on apprend le travail du métal, utile à la ferme. »

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Au cœur de l’entraide paysanne

« On veut que les gens s’autonomisent mais par eux-mêmes, complète Réjane Morgantini. On n’est pas dans de lapprentissage pur et dur mais dans l’échange. » Car l’entraide, la coopération, le collectif, sont également une pierre angulaire de la philosophie de L’Atelier paysan. « Quand on aimerait avoir un outil, on peut consulter un forum en ligne où la communauté échange, de paysan à paysan. Ça permet le lien et ça simplifie la vie sur plein d’aspects, éclaire Justine Santamaria. Il y a une synergie d’idée. »

Au fil du temps, une communauté s’est constituée un peu partout dans l’Hexagone. La coopérative revendique plus de 1600 personnes formées, plus de 1000 technologies recensées et plus de 80 tutoriels créés. « C’est un pot commun d’outils qu’on propose. Avec notamment des plans, libre de droit. Des centaines d’outils sont accessibles. Ce pot commun est alimenté par les paysans. Le terme commun est un pilier chez nous, complète Nicolas Mirouze. Il n’y a pas de communs sans communauté d’usagers. »

 CC BY-SA 2.0
La coopérative revendique plus de 1600 personnes formées. Crédit photo : L’Atelier paysan CC BY-SA 2.0

Essaimer

La coopérative s’est peu à peu faite un nom dans le monde paysan et compte plus d’une vingtaine de salariés. Plutôt que de s’agrandir, elle préfère essaimer le projet technique de la coopérative en mobilisant des collectifs paysans et d’artisans sur le territoire, souligne Réjane Morgantini : « Nous essayons de transmettre nos savoir-faire et état d’esprit à des structures locales. »

Les sociétaires restent toutefois conscients du chemin encore long et sinueux à parcourir. « À L’Atelier paysan, on est lucides sur nos alternatives, continue Nicolas Mirouze. Elles sont impuissantes, mais elles sont intéressantes et nécessaires. On sait que c’est possible de produire différemment même si cela reste minoritaire. » Et pour faire tache d’huile, l’éducation populaire et le rapport de force seront nécessaires, estime-t-il. « Il faut concevoir que rien ne sera concédé par le camp d’en face. »

Photo bannière : Crédit photo : L’Atelier paysan CC BY-SA 2.0

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