En Bretagne, une jeune asso prend la clé des champs pour ouvrir un collectif de vie fondé sur la subsistance alimentaire

par | 26 Juil 2024 | 07-2024, Alimentation

Florine, Albane, Emma, Lucie et Juliette, c’est un peu le Club des cinq de la résistance alimentaire. Dans un village d’Ille-et-Vilaine, elles souhaitent créer un collectif de vie autogéré et intergénérationnel organisé autour des activités de la quotidienneté, de subsistance et de l’auto-alimentation. À travers une réflexion plurielle, elles interrogent alors les relations familiales et le travail domestique en campagne. Rencontre.

Le Rheu, près de Rennes. Ce jeudi, « le ciel bleu apparaît derrière les nuages » d’un mois de juin chagrin. En gallo, on dirait « cie asgari ». C’est joli. Et on en a bien besoin aujourd’hui, de ce ciel (trop éphémère) qui dégage la grisaille d’un été perturbé.

Cie asgari, c’est aussi le nom d’une jeune asso, créée en avril dernier par Florine, Albane, Emma, Lucie et Juliette [1]. « Une bande de nanas issues de la ruralité », comme elles se décrivent, « qui veut faire subsistance et accueillir ».

Elles souhaitent créer une ferme et un lieu de vie collectif près de Bécherel, un patelin peuplé d’environ 700 âmes en Ille-et-Vilaine. Avec, pour socle, la subsistance, l’auto-alimentation, l’entraide intergénérationnelle et l’inclusivité. À la croisée des luttes des classes, anticapitalistes, paysannes et féministes.

Lire aussi : L’avenir des campagnes passera-t-il par le réempaysannement ? 

Du travail paysan

Allure de rockeuses à la force tendre, Lucie, 36 ans, et Albane, 30 ans, déboulent dans le jardin. Veste en jean Levi’s sans manche sur le dos pour l’une, Docs’ aux pieds pour l’autre. Il est midi, elles s’installent à une grande table plantée dans les hautes herbes pour déjeuner. En tête à tête avec une flammekueche et des carottes râpées.

Autour d’elles, une baraque, deux caravanes avec véranda, une tiny house ainsi qu’un hangar retapé avec des canapés au rez-de-chaussé et une cuisine à l’étage. C’est là qu’elles habitent. « Notre nouveau lieu de vie ressemblera un peu à ça, avec des animaux en plus et un plus grand potager ! », lance Lucie, la paysanne du groupe à la voix rauque. La face en plein soleil, les yeux plissés, elle se penche au-dessus de la table pour chopper une part de tarte flambée. « Bon ap ! » Les couverts s’entrechoquent et cognent les assiettes pendant que le coq chante.

Au sein du projet, elle est chargée du volet auto-alimentation et paysannerie. « L’alimentation est le pilier de notre projet pour la simple raison qu’on a toutes et tous besoin de se nourrir et de se réapproprier comment on le fait, développe-t-elle, la bouche pleine. On veut mener les gens qu’on accueillera vers l’auto-alimentation : comment on tue les poulets et lapins qu’on élève, comment on transforme les légumes qu’on fait pousser en conserve, les fruits en confiture… Les activités de subsistance seront quotidiennes. »

Alliances alimentaires

Avec Albane, elles imaginent déjà leur petite ferme. Des ânes, des lapins, des courgettes, quelques baies… « On ne veut pas une ferme économiquement viable, où production égale vente. On s’inscrit dans un territoire où il y a déjà des maraîchers, des éleveurs, des laitiers…, dresse Lucie. L’idée est plutôt de récolter chez eux des produits pour les transformer chez nous en même temps que les nôtres. »

Une partie des produits transformés retournera chez le ou la fournisseuse. L’autre sera conservée à des fins d’auto-alimentation. Une solidarité matérielle, qui reste encore le socle d’une vie en commun à la campagne où on se file des coups de main. « C’est du troc quoi, qui permet de préserver des savoir-faire et être paysans qui pourraient se perdre. » Aussi, qui permet de soutenir la paysannerie, « qui crève la dalle et galère » dans une France agricole où 200 fermes disparaissent chaque semaine et où les « cumulards » s’accaparent les terres.

« Avant que les gros les bouffent, il y avait plein de petits paysans partout. La politique agricole actuelle, ce n’est pas du tout de recréer cette dynamique territoriale… », dénonce Lucie, syndiquée à la Conf’ paysanne et co-fondatrice d’un autre ferme, la Ferme en cavale à Vezin-le-Coquet, qui accueille notamment le Réseau de ravitaillement des luttes en pays rennais (R2R).

« Notre démarche, celle de l’agriculture paysanne, c’est de participer à réinstaller toutes celles et ceux qui faisaient l’hétérogénéité de nos campagnes. Les pluriactifs qui s’organisaient pour créer des alliances alimentaires. »

« Comment refaire famille en campagne ? », c’est une question soulevée par Florine, Albane, Emma, Lucie et Juliette. Pour elles, la réponse se trouve sûrement dans l’acte de se réapproprier ses moyens de subsistance. @Crédit photo : Pauline Roussel

Les corps de la ferme

Reprendre en main et en bouche ses conditions d’existence alimentaire à l’échelle d’un territoire, cela amène les filles à se poser un paquet d’autres questions. Toutes imbriquées. Lucie et Albane croquent leur repas et évoquent le pouvoir de l’alimentation. Comme l’écrit Nora Bouazzouni, journaliste et autrice de Mangez les riches, la lutte des classes passe par l’assiette : « L’alimentation est un outil de transformation sociale puissant. »

« Quand on s’est lancé dans ce projet il y a un an et demi, on s’est aussi demandé comment refaire famille en campagne ? Nous, on veut faire alliance entre copines, avec des enfants, des vieux, des personnes en situation de handicap, des personnes queer… On veut recréer des solidarités familiales sans que le socle soit la famille du sang. Alors, l’évidence, c’est de s’organiser autour de l’agriculture et la subsistance », tranche Lucie, également maman d’un garçon et animatrice jeunesse en ferme pédagogique.

« À l’endroit de la quotidienneté, grâce au travail autour de l’auto-alimentation, tout ce petit monde trouvera sa place et prendra part à l’organisation, aux décisions », sourit Albane, en piochant du bout des doigts dans le saladier de carottes râpées.

Entraide intergénérationnelle

La (grande) fourchette d’âges du lieu de vie sera « de moins neuf mois jusqu’à la fin de vie », lâche Lucie, dans un éclat de rire. « Non mais c’est vrai quoi, dans notre société les vieux sont délaissés. Pourtant, ils sont de plus en plus nombreux et représentent parfois plus de la moitié de la population d’un village. »

Un sujet qui tient aux tripes d’Albane, aide-soignante formée sur le tas et actuellement veilleuse de nuit en Ehpad. Récemment, elle a achevé une formation sur la fin de vie : « Dans notre projet, on interroge la vie et donc la mort. Qu’elle soit animale, pour s’alimenter, comme humaine, pour questionner notre place en société. De plus, les personnes âgées ont un tas de choses à nous apprendre sur leurs pratiques alimentaires ! Elles ont toujours été connectées à la terre, à la vie, à la mort. »

Des apprentissages nécessaires pour Lucie, notamment dans le traitement de la mort animale comme moyen de subsistance. Aussi, pour rompre avec le système agro-industriel ambiant et dominant, où « on externalise la production de notre alimentation dans des abattoirs industriels aux conditions difficiles. »

Afin d’accueillir des personnes âgées sur des courts séjours ou à l’année, il faut obtenir des agréments du Département. C’est ce sur quoi planche Albane actuellement, qui pourrait devenir accueillante familiale au sein du lieu de vie. Les cinq potes veulent aussi expérimenter l’entraide avec les jeunes et les personnes en situation de handicap hors des foyers de vie et l’accueil de résidences pour les artistes queer.

Beauté invisible et soin

Leur famille rurale, c’est donc celle qui résiste farouchement à l’ordre patriarcal, prône d’autres manières de faire et enlace la paysannerie féministe.

Albane fait une pause, réfléchit et déploie avec conviction : « Il y a aussi une perspective politique de revaloriser ce qui a toujours été dévalorisé dans les activités de subsistance : l’alimentation, le soin des personnes, des paysages, des animaux, la reproduction… Bref, tout le travail domestique et les tâches invisibles assurées par les femmes. Et de se dire que tout ce travail est beau, qu’il fait naître des communs qu’il faut reconnaître. »

Le projet de Cie asgari est une façon de professionnaliser et d’ouvrir le travail domestique et les activités de soin qui garantissent la reproduction de la vie. « Les valeurs de notre grew, c’est le soin de la terre, du vivant et des personnes. Sans ça, les campagnes meurent », affirme Lucie, dans un élan d’ardeur intense.

Subsistance, résistance

Bénédicte Bonzi, anthropologue, a écrit « penser un monde avec des milliers de paysans et une économie de subsistance, c’est transformer les résistances en œuvre, en résilience et en justice ». Quant aux penseuses Maria Mies et Veronika Bennholdt-Thomsen, elles ont scandé « pas de subsistance sans résistance, pas de résistance sans subsistance. »

Lucie et Albane se regardent, puis guettent autour d’elles. L’une s’enfonce dans sa chaise de jardin. L’autre monte dessus pour s’asseoir sur le dossier, les coudes posées sur les genoux. « Ouais, ça nous plaît beaucoup ces idées-là. Notre résistance à nous, c’est de créer une base arrière du love, en restant connectées au monde », illustrent Lucie et Albane, pétillantes et puissantes. Le dej’ est terminé.

Reste (et ce n’est pas rien), à obtenir les agréments, rafler des subventions et trouver des terres pour la mise en œuvre. Dans tous les cas, les filles ont décelé où se cachaient la clé des champs : dans la liberté et l’autonomie conférée par l’autosubsistance alimentaire.


[1] Elles n’ont pas souhaité communiquer leurs noms de famille.

Photo bannière : En Ille-et-Vilaine, Florine, Albane, Emma, Lucie et Juliette ont créé l’association Cie Asgari. Elle portera leur projet de lieu de vie collectif et intergénérationnel, basé sur des valeurs d’entraide, d’autonomie alimentaire et d’inclusivité. @Crédit photo : Pauline Roussel

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