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Jonathan Nossiter : « On doit rester dans son élan vital et c’est le plus important pour résister »

par | 2 Juil 2024 | Alimentation

L’optimisme chevillé au corps, et l’espoir rivé sur les vivants, le réalisateur et écrivain américain Jonathan Nossiter a posé ses valises près du lac de Bolsena en Italie après avoir trainé sa caméra engagée dans tous les vignobles du monde.

Mondovino fut son premier coup d’éclat documentaire qui dénonça l’imbrication toxique des acteurs économiques du vignoble mondial et suivirent Résistance naturelle et son dernier film en 2014 sélectionné au festival de Cannes, Last Words, un récit post-apocalyptique où les personnages finissent par manger de la nourriture en poudre. Depuis, le réalisateur et écrivain américain Jonathan Nossiter a mis le feu aux pentes volcaniques de Bolsena (Latium) pour y cultiver des tomates anciennes à foison et conjuguer son impulsion résistante à la terre devenue son nouveau terrain de jeu pour nourrir. Avec lui, on répare le monde qui en a bien besoin en ce moment.

Vous avez opéré un virage à 180 degrés depuis 2016, en posant vos valises en Italie pour y cultiver des tomates anciennes et créer une ferme coopérative au plus près du vivant. Quel regard portez-vous sur votre passage à l’acte vers la terre, vers ce que vous considériez comme un acte de résistance naturelle auparavant ?

Chaque acte d’agriculture est un acte, comment dire… je n’ai pas envie de dire colonialiste, mais c’est quelque chose dont la nature n’a pas intrinsèquement envie. C’est une invasion d’un lieu par la volonté de l’homme.

L’égo démesuré d’un réalisateur ne va jamais nourrir un spectateur et la recherche simplement de la pratique de l’agriculture, sans penser à tout ce qui est autour, ne va jamais nourrir les gens.

Je reste complètement dans l’idée que le geste culturel et le geste agriculturel sont intimement liés, et cette question d’alimenter les gens – comment alimenter les autres, comment s’alimenter soi-même – est certainement la même pour un écrivain, un réalisateur, un peintre et un agriculteur. Tout est dans le geste.

Lire aussi : « Pour qu’une lutte puisse perdurer, il faut manger » : dans la campagne angevine, on milite en jardinant

Votre projet est donc plus une continuité qu’une rupture ?

Quand je me suis installé ici, je n’ai pas hésité. Je savais que je n’avais absolument rien à apporter au monde du vin, que ça aurait été juste un acte égoïste, narcissique, de faire du vin naturel, et que ça aurait été complètement inutile pour notre monde. Il y a déjà bien assez de vignerons qui font des choses extraordinaires, et il faut se nourrir mieux avant tout, en première urgence. Dans le monde dans lequel nous vivons, c’est vital désormais.

Honnêtement donc, c’était d’abord juste une question : est-ce que je peux trouver une manière de me lier à la terre ? Est-ce qu’il y a un lien intime ? Je ne cherchais absolument pas à définir quoi que ce soit, je cherchais simplement à mettre mes mains dans la terre, à commencer à apprendre un peu sur la relation possible entre les plantes et l’homme.

Et ensuite, peu à peu, j’ai découvert ce morceau de terre volcanique où je me suis installé : qu’est-ce que ça avait envie de donner ? Et j’ai vu qu’effectivement, cette terre donnait des légumes de manière magnifique, même avec « mon ignorance de bébé », on peut dire.

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Le réalisateur et écrivain Jonathan Nossiter @Crédit photo : Jonathan Nossiter
Le réalisateur et écrivain Jonathan Nossiter a trouvé une manière de se lier à la terre, en cultivant des tomates en Italie @Crédit photo : Jonathan Nossiter
Comment s’est passé votre initiation ?

Peu à peu, assez vite, j’ai été choqué : au début, évidemment, je n’avais pas de semences. J’ai fait le tour de toutes les pépinières de la région, même les endroits bio, et j’ai été choqué de découvrir que dans le monde des légumes, tout était hybridé.

C’était presque impossible de trouver des plantes ancestrales, des plantes qui n’ont pas été manipulées en labo. C’était choquant et ça m’a révolté. Et ça m’a révolté aussi par rapport à moi-même. Quand je pense que j’ai passé ma vie à penser que manger bio, c’était bien. Et je ne me suis jamais posé la question avant !  C’est comme un père qui dit : « Je n’ai pas frappé mon fils tous les jours. » Très bien, bravo. Quel père magnifique ! Quelle ironie, rendez-vous compte.

Et je ne me suis pas posé la question de l’origine de cette plante et de ce que j’amène aux autres, de l’apport. Alors que c’est à la source qu’il faut aller, évidemment. Et là, dans ce choc d’ignorant, j’ai commencé à combler ce gouffre qui existe entre les plantes hybridées et les plantes ancestrales. Et c’est tout le lieu de mon travail aujourd’hui.

Heureusement qu’il y a des gens formidables en France, comme Philippe Desbrosses, avec son conservatoire des semences anciennes qui permet d’inverser la vapeur. Il a notamment recherché la différence des valeurs nutritionnelles entre une pomme normale en 1950 et en 2015, avec une perte de 100 fois sa valeur nutritionnelle entre les deux. Il faudrait manger 100 pommes aujourd’hui pour arriver à la même valeur nutritionnelle qu’une pomme quelconque de 1950. Le chiffre, je pense que c’est 36 pour les oranges et les pêches, ça doit être autour d’une trentaine pour les tomates, et j’ai bien vu que sur les vitamines, les minéraux, toutes les qualités alimentaires, dans les variétés anciennes, on est à 4-5 % de plus.

Aujourd’hui donc, vous nourrissez le monde grâce à vos variétés anciennes de tomates ?

Oui. J’en ai planté près de 200 de gigante di Torino, il y a aussi des principi borghese, principi vesuviano, piano lo Giallo, tondo San Lorenzo et aujourd’hui une dizaine de variétés russes que j’ai réussi à glaner grâce à un collectionneur de semences de tomates et qui a une passion pour cela : il en a plus de 3000 ! Il m’a convaincu d’essayer ces variétés russes. Je me suis dit que c’était sans intérêt. J’ai compris qu’il y avait des variétés de tomates cultivées en Russie depuis 220 ans, qui ont su s’adapter, et pas simplement la noire de Crimée.

Il m’a fait découvrir les variétés kozhou, la kazakh, le tchatchka, la chocolat-châtaigne russe, qui est une de mes préférées. Elles ont une expression d’une profondeur extraordinaire.

Vous travaillez ainsi comme avec les grands crus pour les vins, en composant des palettes de goûts ?

Si le vin et la vigne sont des ambassadeurs magnifiques pour l’agriculture, je pense que la tomate est aussi un ambassadeur pour les maraîchers, et pour la réflexion sur l’importance des légumes pour notre santé. Je connais quelqu’un sur le Vésuve qui fait des dégustations de millésimes de ses tomates depuis 15-20 ans. C’est génial.

Là, on a préservé les dernières récoltes depuis cinq ans, et j’ai dégusté l’autre soir des bocaux datant de 2019, qui était encore plus complexes que le vin, ça se bonifie avec le temps, c’est quelque chose qui peut durer, c’est quelque chose qui peut donc voyager. C’est extraordinaire.

La force de l’Italie, c’est que dans chaque coin, il y a des petits agriculteurs, des petits paysans, des petites réalités où, par instinct, par culture, par désir, par joie de partage, des variétés anciennes ont été sauvées.

Jonathan Nossiter
Jonathan Nossiter a quitté le monde urbain et celui du cinéma pour « dialoguer avec des plantes et des animaux » @Crédit photo : Jonathan Nossiter
Mais votre production n’est-elle réservée qu’à des privilégiés ? Quid du consommateur moyen ?

Si les consommateurs pensent qu’acheter du bio dans un réseau de supermarchés bio ou, encore pire, dans un Carrefour bio, s’ils pensent que ça c’est la défense du bon goût, évidemment c’est une stratégie, disons, complètement perdante.

La seule chose que je sais, c’est que quand j’ai commencé à faire des films, il y a quarante ans, je voyais un tas de jeunes extrêmement enthousiastes, idéalistes, qui allaient contre ce que le marché dictait et qui ont eu le courage de faire des films par une nécessité intérieure de partage.

Et bien là, c’est pareil, cet élan vital des paysans, des producteurs comme des vignerons naturels, a révolutionné les goûts depuis 25 ans déjà et c’est cette force qu’il faut soutenir pour aller jusqu’au public. C’est une révolution parce que je sais que je mange autant avec mon cœur que ma tête.

Vous croyez ainsi encore à une organisation des résistances alimentaires ?

J’ai envie de rester optimiste, parce que la réalité est tellement catastrophique pour la plupart des gens. Ils ont moins de moyens économiques, donc je ne vais pas dire que tout va bien, mais il y a un tas de jeunes qui ont envie de bien faire. Je pense que ça, c’est un peu inscrit. Il faut savoir regarder.

Dans mon dernier film, Last Words, ça n’a pas d’importance qu’on soit à la fin. Si l’apocalypse est devant nous, il faut rester lucide et il ne faut pas perdre courage. Il faut à la fois être lucide, et aller de l’avant comme s’il y avait encore une chance, parce que jusqu’à la fin, il y a toujours une possibilité. Et je pense que ça, pour moi au moins, c’est la manière la plus saine de procéder.

On ne peut pas prétendre que tout va bien, mais se déprimer, parce qu’il y a Le Pen, il y a Trump, il y a Meloni, il y a Nigel Farage, et Ursula von der Leyen… On ne devrait juste pas voter. Mais c’est tout.

Donc, en fait, il faut toujours essayer ?

Être débarrassé de tous les idiots, les faux-culs, de la méchanceté et de la mesquinerie de la société urbaine et du monde du cinéma en particulier, et passer mes journées à dialoguer avec des plantes et des animaux et quelques êtres humains qui recherchent ce même rapport au vivant… comment ne pas être encore plus heureux ?

Il y a maintenant deux-trois générations de jeunes qui ont appris la joie de vivre, et la joie de vivre liée à la campagne, et c’est comme cela qu’on doit rester dans son élan vital… c’est le plus important pour résister.

Lire aussi : Aux États généraux du Post-Urbain, l’autonomie alimentaire des campagnes de demain prend vie

Photo bannière : Jonathan Nossiter a lâché sa caméra pour des terres près du lac de Bolsena. @Crédit Photo : Jonathan Nossiter

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