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Les hypermarchés au cœur du problème alimentaire ?

par | 1 Juil 2024 | Alimentation

Longtemps symbole de la modernité et d’une palette de références à faire tourner les têtes, l’hypermarché, régulièrement ciblé par les agriculteurs, est tombé en désamour auprès d’une partie de la population. Un frémissement vers d’autres modes de consommation plus sains et durables se fait sentir. Notamment dans les campagnes.   

C’était il y a tout juste soixante-et-un ans ; une date pas si lointaine à l’échelle de l’histoire du commerce. Le premier hypermarché Carrefour débarquait à Sainte-Geneviève-des-Bois, dans l’Essonne. Une révolution. Une multitude de références. Une abondance de denrées. Un lieu où se croisent tous les individus, comme le raconte l’autrice Annie Ernaux, prix Nobel de littérature, dans un livre[1] où elle narre ses allées et venues dans un hypermarché de Cergy.

Vers la consommation de masse

« Carrefour a fixé les caractéristiques essentielles de l’hypermarché : grande surface, implantation à la périphérie des villes, aménagement sommaire du magasin, vaste parking avec pompes à essence, libre-service, large assortiment associant alimentaire et non alimentaire, discount généralisé, animation commerciale permanente, et paiement en une seule opération aux caisses de sortie », note l’historien du commerce Jean-Claude Daumas, dans un entretien auprès de La Vie des idées.

Le temps a filé, l’hypermarché, locomotive des centres commerciaux et vecteur de la consommation de masse, s’est démocratisé et imposé dans notre quotidien. Entraînant une profonde mutation du commerce, notamment en zone rurale.

Vive les supermarchés, à bas les petits commerces

Car en parallèle de son ascension et de celle des grands supermarchés, c’est tout le paysage commercial qui se recompose. Dans les années 1980-1990, les petits commerces de centre-bourg – les boulangeries, les boucheries – mettent peu à peu la clé sous la porte, entraînant la désertion des centres-villes. La voiture devient un moyen de locomotion nécessaire pour aller faire ses courses. « Ce qui exclue certaines catégories de population en ruralité ; les femmes âgées étant les plus touchées », souligne Céline Massal, professeure de géographie à l’académie de Lyon, ayant travaillé sur le commerce en milieu rural.

Dans les grandes banlieues aussi, des déserts alimentaires – ces zones où l’accessibilité à une alimentation saine est très faible – se créent. Selon l’Insee, plus de 21 000 communes ne disposent d’aucun commerce, soit 62 % des communes françaises contre 25 % en 1980.

Lire aussi : Inégalités alimentaires et lutte des classes : « Le système est classiste, violent et mortifère »

Un emblème pourtant mal aimé

Toujours plus, toujours plus grand, jusqu’au trop plein ? Certes, les hypermarchés demeurent nombreux et plébiscités et ils représentent, avec les supermarchés, une grande partie de la vente de produits alimentaires. Mais le rêve est passé.

Régulièrement ciblés par les agriculteurs, les grandes surfaces sont aussi devenues auprès des consommateurs des symboles de la surconsommation, du gaspillage, de la malbouffe, de l’inflation, de l’artificialisation des terres, de la mort des petits commerces et… de la « France moche ». Une image qui leur colle désormais à la peau depuis une vingtaine d’années.

« L’hypermarché correspond à une génération et souffre désormais d’un manque d’attractivité, résume Vincent Chabault. On l’associe à la corvée de courses fatigantes ou à une industrie agroalimentaire dont on veut s’éloigner. »

Le sociologue du commerce constate « une fuite des clients vers le bas » – c’est-à-dire vers les enseignes discount comme Aldi et Lidl, des magasins qui deviennent trans-classe et qui sont peu ciblés par les agriculteurs – et « vers le haut » – c’est-à-dire vers les enseignes premium et spécialisées, à l’instar des magasins bio. 

Lire aussi : En Maine-et-Loire, la sécurité sociale de l’alimentation est une utopie en construction

Reprendre sa consommation en main ?

Faire marche-arrière ? Reprendre sa consommation en main ?  En finir avec ce modèle qui incite à prendre sa voiture pendant des dizaines de kilomètres pour aller se substanter ? Certains tentent d’y revenir, motivés par des préoccupations environnementales et de santé.

L’attrait pour la qualité et le local participe à la réorganisation des circuits de distribution : retour des marchés notamment paysans, de la vente à la ferme, essor des Amap, des magasins de producteurs ou encore des supermarchés coopératifs, retour des casiers fermiers ou des épiceries multi-services.

Les circuits-courts marchent de mieux en mieux : « Ça se renforce. Environ dix pourcent de l’alimentation provient des circuits courts. Et les initiatives montrent que cela fonctionne, note Vincent Chabault. En période d’inflation, le bio et les produits français ont eu plus de mal, mais il y a de nouveau un regain d’intérêt. »

Lire aussi : « Pour qu’une lutte puisse perdurer, il faut manger » : dans la campagne angevine, on milite en jardinant

Des batailles de longue haleine

Dans les communes rurales, où le commerce est aussi vecteur de lien social, les municipalités tentent de trouver des solutions pour inciter les commerçants à revenir. « C’est très dur pour les communes d’agir, précise Céline Massal. Les municipalités essaient de lutter mais difficilement car il s’agit du domaine privé. »

La géographe a travaillé sur les tournées itinérantes, minoritaires, qui se maintiennent toutefois dans les zones de très faible densité. « Celles héritées du passé ne sont pas du tout rentables, mais l’idée est plutôt dans l’idée de rendre service, explique Céline Massal. D’autres arrivent, montées par des entrepreneurs. C’est très important pour les personnes très isolées. »

Des défis (encore peu connus) comme celui de « Février sans supermarché » venu de Suisse visent à modifier les habitudes de consommation. « Ensemble, nous pouvons agir localement et amorcer un cercle vertueux qui bénéficiera à la collectivité en créant du lien social, en soutenant l’emploi et l’économie locale », estime le collectif En Vert et contre tout, à l’origine de l’initiative.

Certes la fin de l’hypermarché est encore loin. Mais les premières graines plantées par les citoyens, vers un mode de consommation plus responsable, commencent à germer.  

Lire aussi : Finistèrestes, une coopérative au service des produits déclassés bretons


[1] Regarde les lumières mon amour, Annie Ernaux chez Seuil

Photo bannière : « L’hypermarché correspond à une génération et souffre désormais d’un manque d’attractivité », résume Vincent Chabault, sociologue du commerce. @Crédit photo : Alexa de Pixabay

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