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Organisation mondiale du commerce et souffrance dans les campagnes

par | 3 Juin 2024 | Agriculture

Réempaysannement et agriculture vivrière sont, pour le mouvement paysan mondial La Via Campesina, les deux seules solutions pour faire face à la crise alimentaire et climatique. À Calan, village non loin de Brec’h dans le Morbihan, Morgan Ody, coordinatrice générale de cette immense organisation, raconte l’urgence de dire « stop » à l’union sacrée qui lie l’Organisation mondiale du commerce aux accords de libre-échange. Et propose un autre chemin « viable et vivable »

Deux mots. Souveraineté alimentaire. Un concept né en 1996, à Rome, lors d’un sommet mondial de l’alimentation de l’Organisation des Nations unies (ONU). Le mouvement derrière ce concept, on vous le donne en mille, c’est La Via Campesina. Aussi connue sous l’acronyme LVC.

Ce mouvement paysan mondial coordonne des organisations de petits et moyens paysans, de travailleurs agricoles, de femmes et jeunes ruraux, de communautés autochtones d’Asie, des Amériques, d’Europe et d’Afrique. Dans un monde globalisé, LVC défend la dignité de celles et ceux qui nous nourrissent (vraiment), en opposition au modèle de l’agrobusiness dicté par la boulimie des sociétés transnationales de faire toujours plus de profits.

Morgan, la voix mondiale

Morgan Ody répète constamment ces deux mots. Souveraineté alimentaire. Ils finissent par résonner, comme un cri scandé du haut d’une montagne, entre les hautes haies de son petit champ.

Maraîchère bio installée à Calan – un hameau paisible et rustique perdu dans le Morbihan et plongé sous un ciel hésitant en ce jour de mai – Morgan devient, en 2021, la coordinatrice générale de LVC. Tous les jours, et parfois entre deux travaux à la ferme, elle porte la voix des paysans et paysannes.

Aujourd’hui, elle a laissé à la maison son bandana vert estampillé LVC, symbole de son engagement, qu’elle s’empressera évidemment d’aller chercher pour une petite photo. Chaussures mi-sécu, mi-rando aux pieds et vieux manteau, un peu terreux, aux motifs abstraits des années 90 sur le dos, « c’est la tenue de paysanne qui est de sortie aujourd’hui ! » Morgan rit. Souriante et charismatique, elle est une oratrice née.

Enfant d’un éleveur laitier mayennais et de la « Conf’ », la femme de 44 ans a, depuis son plus jeune âge, été bercée par les luttes paysannes. Là où la culture de l’entraide est forte quand les questions de revenu, d’endettement, d’accès au foncier et les batailles contre les cumulards (ces gros agriculteurs qui veulent toujours plus de terres) rythment une vie et sont des réalités largement partagées.

Au nom du mouvement altermondialiste, Morgan prononce, en juillet dernier, un discours enflammé au Parlement européen. Elle y dénonce les effets destructeurs des accords de libre-échange, des politiques coloniales et des sanctions unilatérales qui ont créé une crise alimentaire sans précédent dans le monde.

Souffrance dans les campagnes

LVC naît en 1993, en réaction à la création de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et à la libéralisation du commerce agricole.

Morgan pénètre dans une de ses serres, glisse une main dans sa poche et en sort un opinel. Seau sous le coude, elle se penche et commence à ramasser ses courgettes. Des courgettes, et une paysanne avec elles, qui subissent une forte pression économique.

« Avec l’OMC, les paysans des quatre coins du monde sont mis en concurrence et vivent des difficultés économiques puisqu’ils sont obligés de produire au moins cher possible pour assurer la compétition, se désole Morgan tout en poursuivant sa récolte. En ce qui concerne les légumes, beaucoup de maraîchers ont du mal à se dégager un revenu car, en France, on importe beaucoup. Et ça, c’est le cas dans tous les secteurs. Les prix de vente inférieurs aux coûts de production ne sont pas suffisants pour travailler décemment. »

À qui profite le blé ?

Une situation économique qui crée « beaucoup de souffrance dans les campagnes », au Nord comme au Sud, précise Morgan. « Personne n’est gagnant, sauf le marché. » Quand les prix des produits agricoles dépendent de la fameuse « loi de l’offre et de la demande », la porte est ouverte aux spéculateurs qui veulent faire du blé sans considération des coûts de production.

LVC s’attaque frontalement à ces profits qui ne reviennent qu’aux multinationales surfant sur les crises, le dos des paysans et des consommateurs. « On l’a bien vu pendant le Covid-19 et avec la guerre en Ukraine : il y a eu une explosion des prix des matières agricoles sur les marchés mondiaux ET une explosion des profits de Archer Daniels Midland, Bunge, Cargill et Louis-Dreyfus, les ABCD. Les quatre plus grosses entreprises de négoce des céréales. Et quand on laisse la “libre main” du marché décider, c’est une augmentation de la faim dans le monde qui se produit. »

Pour un nouveau cadre commercial

Quand on prononce les acronymes Ceta ou Mercosur, dont la racine commune est l’OMC, la paysanne écarquille les yeux et crie au « scandale ». Contre ces deux accords de libre-échange, la coordination européenne La Via Campesina a vivement manifesté place du Luxembourg à Bruxelles, en février dernier. Malgré l’impopularité de ces accords et d’autres, incarnée par la grogne paysanne qui a traversé l’Europe cet hiver, l’Union européenne vise de nouveaux accords, dont un avec la Nouvelle-Zélande.

Morgan a arrêté de ramasser ses courgettes, les a déposées dans une cagette. Elle se redresse. Droite comme un « i », elle lâche : « C’est hallucinant. Cet accord va poser de gros problèmes pour les filières ovines. On a aucun mal chez nous à produire de l’agneau, mais il faudrait qu’on achète celui super pas cher de la Nouvelle-Zélande ? L’OMC veut à tout prix forcer et gagner des parts de marché. Mais ça ne serait pas mieux pour les Néo-Zélandais, aussi, qu’ils produisent leur agneau local ? »

La libéralisation « détruit le droit des peuples à avoir une souveraineté alimentaire ». Voilà, on y est. « Encore une fois, la crise du Covid-19 nous a pourtant prouvé que c’est une folie de ne dépendre que du commerce international. »

Pour autant, LVC n’est pas (loin de là) contre le commerce international. Juste contre celui en place. À coups de rapports, d’expertises, de sommets, de conférences, le mouvement s’efforce de « raisonner » les dirigeants, les gouvernements aux Nations unies en passant par les instance de l’UE, pour changer l’ordre établi avec l’instauration « d’un nouveau cadre basé sur la souveraineté alimentaire ». Plus concrètement, « un cadre qui développe des politiques publiques de régulation et de protection des marchés agricoles afin que l’on puisse produire une alimentation de qualité dignement et mieux partagée », déroule Morgan.

Stocks publics, prix minimum d’intervention, quotas…

Grosso modo : le monde a besoin de commercer, notamment parce que certains pays sont dépendants d’importations de matières premières alimentaires, comme l’Égypte par exemple avec les céréales. Néanmoins, « il faut répondre à ce besoin en respectant le droit des humains à être souverains ».

Et concrètement, c’est quoi les propositions de régulation ? « Par exemple, on pense que ce n’est pas juste que les règles de l’OMC contraignent les pays à ne plus avoir de stocks publics pour réguler les marchés. On pense, au contraire, que les stocks publics permettent d’assurer une stabilisation des prix agricoles. Pour illustrer, en Inde où ces stocks sont assez importants, quand les prix baissent, l’État rachète des stocks et les met en silo. Cela fait remonter les prix. Quand ils augmentent trop, que cela devient dangereux pour les consommateurs, ils ressortent ces stocks. »

Pour couvrir les coûts de production, Morgan évoque aussi les prix minimums d’intervention. Enfant qui a baigné dans les quotas laitiers, elle se rappelle également cette période. Autant d’outils jugés de distorsion du marché par l’OMC.

L’alimentation, une marchandise pas comme les autres

C’est une refonte totale du système que porte LCV, dans un monde où l’alimentation est considérée comme une marchandise, bien qu’elle soit indispensable pour se nourrir, protéger l’environnement et la santé des populations. « Vendre du poulet, ce n’est pas comme vendre une chaussure. Un droit alimentaire existe ! s’agace Morgan. Il ne faut pas oublier que les relations internationales sont basées sur l’héritage du colonialisme et le poncif “on va nourrir le monde”. Sans idéologie conservatrice, il faut changer ça. »

Idéologie conservatrice. Tiens tiens. À l’aune des élections européennes qui se déroulent du 6 au 9 juin, Morgan s’énerve face à la tentative de récupération de la souffrance paysanne par l’extrême droite, « alors qu’elle ne propose rien du tout ».

En plus de la création d’un cadre commerciale fondé sur la souveraineté alimentaire, la justice sociale et environnementale, LVC porte des revendications au niveau européen [1] telles que : la création d’une directive européenne sur le foncier pour stopper l’accaparement des terres, l’arrêt des discussions sur la dérégularisation des OGM et nouveaux-OGM et la mise en application de la déclaration de l’ONU sur les droits paysans adoptée en octobre dernier.

L’espoir d’un chemin paysan

Leur voix portera-t-elle ? Récemment évincés des discussions sur la réforme de la politique agricole commune (PAC) où l’UE a supprimé un paquet de mesures environnementales, les membres de LVC ne se découragent pas pour autant. « On arrive à obtenir des victoires, mais ce qui est compliqué au niveau européen, c’est qu’il existe une espèce de forteresse néolibérale. »

Morgan enjambe ses pieds de courgettes, négocie un virage avec les blettes et sort de sa serre. Au-dessus de son champ, les nuages se cognent, mais il ne pleut pas. Un petit brin de soleil vient même effleurer le visage de la paysanne.

Elle est persuadée que, pour le bien commun, un autre chemin paysan est possible. Fondé sur l’unité, la coopération et, encore et toujours, la souveraineté alimentaire. « Notre mouvement rassemble 200 millions de paysans à travers le monde. On se bat tous ensemble, car la paysannerie est le seul chemin d’espoir vers un avenir respectueux des populations et de la nature. »


[1] Pour avoir accès à toutes les revendications de la coordination européenne Via Campesina : www.eurovia.org/fr/publications/priorites-decvc-pour-les-elections-europeennes/

Photo bannière : Morgan Ody est coordinatrice générale de cette immense organisation @Crédit photo : Pauline Roussel

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