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Deux pays, deux regards, une même volonté de souveraineté agricole et alimentaire

par | 3 Juin 2024 | Agriculture

D’un côté, Wiola, au sud-ouest de la Pologne. De l’autre, Pierre-Yves, à l’ouest de la France. Tous deux sont paysans et, malgré leurs différences, ils partagent des problématiques et (surtout) des communs. Comme la défense de la paysannerie locale et de la souveraineté alimentaire.

À l’Est, il y a Wioletta Olejarczyk, paysanne polonaise installée en maraîchage agroécologique dans un village situé à 20 km des quelque 200 000 habitants de la ville de Częstochowa, dans le Jura cracovien.

À l’Ouest, près de Rennes en Ille-et-Vilaine, il y a Pierre-Yves Héluard, artisan-paysan qui cultive avec sa compagne du sarrasin bio à La Maussonnière, hameau de Pont-Péan.

Près de 2 000 km, une culture, une histoire sociale et politique ainsi qu’un contexte géopolitique les séparent. Pourtant, des réalités, des valeurs et des attentes les rapprochent.

Aussi, les deux font partie d’un tout abstrait pour beaucoup : l’Union européenne (UE). Et, premier point commun : le poids de leur pays dans l’Europe agricole des 27. La France et la Pologne font partie des sept pays qui produisent les trois quarts de la production agricole totale de l’UE.

Wioletta Olejarczyk est installée en maraîchage agroécologique dans une ferme du sud-ouest de la Pologne depuis 2015. @Crédit photo : Magdalena Pijewska
Wioletta Olejarczyk est installée en maraîchage agroécologique dans une ferme du sud-ouest de la Pologne depuis 2015. @Crédit photo : Magdalena Pijewska

Néolibéralisme et agriculture

Ça sonne. Wiola allume le micro et la caméra de son ordinateur. Dans un large sourire, elle lâche un « cześć », « salut » en français. Malgré une résolution douteuse, la quarantenaire perce l’écran. C’est clair, Wiola est sémillante et porte un bagage paysan joyeusement engagé.

Fille de paysans, l’actuelle maraîchère naît et grandit dans une ferme « à l’ancienne, avec de nombreuses espèces et une grande diversité ». Puis, il y a le tournant des années 1990, la chute du mur de Berlin et l’entrée du néolibéralisme en Pologne.

« Les changements sont allés très vite. Avant, on arrivait à vivre avec 100 oies élevées dignement. Après, il en fallait 1 000. Soudain, la nourriture est devenue un amas de protéines. Les agriculteurs ont dû changer leurs valeurs pour survivre », souffle-t-elle.

En France, les politiques néolibérales et le remembrement agricole ont, aussi, transformé profondément les campagnes. En Bretagne, les conventionnels ont pris le dessus.

Souveraineté alimentaire et culture à part

Le contexte a son importance. Wiola garde de ce choc un souvenir impérissable. Quand elle achète sa ferme en 2015, au sud-ouest de la Pologne, elle développe, à contre-courant, « la souveraineté alimentaire pour le bien commun ».

En 2017, elle crée une coopérative alimentaire à Częstochowa, où elle vend ses légumes auprès d’autres paysans locaux. « Immédiatement, les consommateurs ont répondu présents. Les gens avaient faim, ironise Wiola, qui se considère militante. Il est difficile d’acheter de la nourriture directement aux paysans en Pologne. »

Lire aussi : Organisation mondiale du commerce et souffrance dans les campagnes

Çà et là, les alternatives « hors-systèmes » poussent. Comme chez Pierre-Yves, installé depuis 2019. À la sortie de Pont-Péan, au bout d’une route à lapin étriquée, se trouve son atelier de transformation. Il y produit environ 2 000 galettes par jour. « Ce n’est peut-être pas grand-chose en comparaison aux industriels, mais ce n’est pas anodin », lance-t-il, avec nonchalance.

Mains dans les poches, il regarde par la fenêtre de son arrière-cuisine les pluies diluviennes de ce mois de mai frapper les champs. Par essence, sa culture de subsistance, le sarrasin, est souveraine. Et pleine de ressources : facile à implanter, rapide à pousser, peu gourmande, peu capricieuse (malgré la flotte) et généreuse.

De l’importance de la bio

Fils de paysan, il veut maîtriser sa production. « D’où la transformation à domicile ! Je considère que la création de valeur ajoutée directement sur la ferme à partir de notre matière première est essentielle. Mes parents étaient éleveurs de porcs en conventionnel non loin de là, j’ai trop entendu que c’était compliqué d’avoir son mot à dire dans les grandes coopératives. »

Depuis 2020, sa ferme est en bio. « Ça vaut c’que ça vaut pour le consommateur, qui voit pulluler plein d’autres labels soi-disant verts, mais AB [1] reste un véritable gage de qualité », pense le paysan-galettier. En crise, la bio recule aussi dans la sémantique. Wiola préfère parler d’agroécologie et n’a pas demandé de certificat.

Dans un haussement d’épaules, elle s’explique : « À quoi bon. Je travaille à petite échelle, je connais tous mes consommateurs. Notre relation de confiance est notre certificat. Je peux me permettre de travailler ainsi parce que je suis proche d’une ville. Il y a peu de paysans bio en Pologne, notamment dans les campagnes, car cela demande une charge de travail immense et ne répond pas aux attentes du système. C’est difficile d’en vivre. »

Wioletta Olejarczyk tout comme Pierre-Yves Héluard œuvrent pour développer des filières en circuits courts et la souveraineté alimentaire. @Crédit photo : Marek Typiak
Wioletta Olejarczyk tout comme Pierre-Yves Héluard œuvrent pour développer des filières en circuits courts et la souveraineté alimentaire. @Crédit photo : Marek Typiak

Aussi, elle s’épargne pas mal de paperasse. « La bureaucratie est très lourde chez nous. Il faut qu’on s’en débarrasse, faire des papiers n’est pas notre métier. » Une critique de l’administration largement partagée en France.

Recul des enjeux environnementaux

« L’agriculture est un secteur clé pour réussir la transition écologique », ajoute Pierre-Yves. Secteur clé pour les uns, grand oublié pour les autres. À l’image de la réforme urgente de la politique agricole commune (PAC), qui entrera en vigueur fin mai, et dans laquelle les mesures environnementales ont été détricotées pour « répondre » à la grogne paysanne qui a secoué l’Europe fin 2023 et début 2024. « C’est la porte ouverte à plus de dérives », se désole Wiola.

La question est rhétorique. La crise agricole en France comme en Pologne n’était pas que l’expression d’une colère contre le Pacte vert ou encore la PAC. C’était un mouvement pour une vie, des conditions de travail et de rémunération dignes.

Favoriser la production et l’économie locale

Wiola évoque alors la pression vécue par les paysans polonais avec la guerre en Ukraine. Elle regrette, notamment, l’instrumentalisation politique du problème des afflux de céréales dans le pays, des stocks pour « une grande partie seulement de passage en Pologne ». « Notre problème, c’est la mise en concurrence des agriculteurs et l’agrobusiness en général. »

Pierre-Yves, avec sa culture atypique, ne connaît pas vraiment la concurrence. Il fait les choses dans son coin et s’en sort bien. Toutefois, il confie qu’il aurait « du mal à vivre » sans son atelier de transformation et avec la seule vente des céréales, dont les prix d’achat sont en baisse. Le jeune homme croit en la relocalisation de la production, de la transformation et de la commercialisation de l’alimentation.

Pour le paysan-artisan, c’est au niveau européen que ces réglementations, « sans verdissement et opportunisme pour les industriels », doivent émerger. Une petite pensée pour la loi Egalim ?

Quelle Europe pour demain ?

Lui et Wiola ne sont pas des fervents défenseurs des subventions accordées par l’UE à l’agriculture. « Plutôt que d’être subventionnés, il faut faire en sorte qu’on soit rémunérés, poursuit Pierre-Yves. Pour moi, les subventions sont une façon d’avoir la paix avec les paysans et de stopper les jacqueries. De plus, le système de distribution des aides à l’hectare nourrit des injustices. »

Pierre-Yves Héluard est artisan-galettier à Pont-Péan, en Ille-et-Vilaine. Il défend la diversification des fermes et la création de valeur ajoutée en autonomie. @Crédit photo : Laurent Cocherel
Pierre-Yves Héluard est artisan-galettier à Pont-Péan, en Ille-et-Vilaine. Il défend la diversification des fermes et la création de valeur ajoutée en autonomie. @Crédit photo : Laurent Cocherel

Wiola, qui ne reçoit rien de l’UE, mise tout sur le local : « À l’échelle européenne, j’aimerais au moins qu’on dialogue et éduque les populations sur l’urgence des enjeux alimentaires et climatiques. C’est de nos relations humaines et à la nature dont il s’agit. Néanmoins, je pense que ce sont les communautés locales qui changeront la donne et elles ne pourront pas le faire chacune dans leur coin. Mais on l’a vu pendant les manifestations cet hiver : on peut se rassembler. Il n’y a plus d’excuse maintenant, un mouvement de masse est possible. »

Photo bannière : Wioletta Olejarczyk, paysanne polonaise, dans son champ. @Crédit photo : Marek Typiak


[1] Label Agriculture biologique

[2]  Les élections parlementaires d’octobre dernier ont acté la victoire de la droite libérale face aux ultra-conservateurs

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