Le média de la ruralité, de l’écologie et de l’agriculture paysanne

S’installer en agriculture : homme-femme mode d’emploi

par | 1 Mai 2024 | Agriculture

Crédit photo: Sandie Floquet

L’installation en agriculture relève parfois de la croix et la bannière. D’autant plus lorsqu’on est une femme. Difficulté d’accès au foncier, au capital, à l’emprunt, gestion de la charge familiale, répartition genrée des tâches… les freins liés au genre restent nombreux. Mais les agricultrices se serrent les coudes pour avancer et défendre une autre vision de l’agriculture.

« Je pense que le renouveau de l’agriculture passe par les femmes. » Sandie Floquet, trentenaire, est à la tête d’une exploitation de 54 hectares en grandes cultures dans le Cher. Installée depuis 2015 en agriculture paysanne et biologique, elle a à cœur d’accompagner les futures agricultrices qui souhaitent se lancer.

Dans la fromagerie qu’elle a créée avec ses deux sœurs, et où elle travaille en parallèle de son exploitation, elle reçoit de nombreuses stagiaires. « Les jeunes femmes savent qu’on travaille ici entre femmes. Nous sommes donc très sollicitées. Nous les accompagnons et nous leur montrons que, même quand on est une femme, on peut s’installer. »

Des freins structurels sur leur chemin

L’agriculture française fait face à un défi de taille, celui du renouvellement des générations. Près de la moitié des exploitants et exploitantes ont plus de 50 ans et la profession compte davantage de départs à la retraite que d’installations. En parallèle, en France, 26 % des chefs d’exploitation sont des femmes : un pourcentage qui stagne depuis vingt ans, alors que les élèves et étudiantes sont plus nombreuses dans les filières agricoles.

Les agricultrices qui souhaitent monter leur entreprise rencontrent, encore aujourd’hui, de nombreuses discriminations, liées à leur genre. « Nous constatons des freins institutionnels : l’accès au foncier et à l’emprunt par exemple. Mais aussi des freins au niveau micro, comme la répartition des tâches dans un collectif ou le statut à l’installation », note Hélène Botreau, coordinatrice en Centre-Val de Loire de l’Ardear, l’Association pour le développement de l’emploi agricole et rural. Un constat partagé par l’ONG Oxfam dans un rapport publié en 2023.

Conséquence ? Les projets s’en trouvent modifiés : « En raison des freins financiers, il y a davantage d’installation sur des petites surfaces, avec du petit élevage, avec des petits ruminants, des poules, des productions végétales, du maraîchage ou encore des projets collectifs. » Quant aux aides de la Politique agricole commune, par exemple, elles se concentrent dans les exploitations céréalières, en bovin lait et viande et en polyculture élevage ; des exploitations où les femmes sont moins représentées. En 2020, sur les 40 % de femmes à s’être installées en agriculture, seulement 23 % étaient bénéficiaires de la Dotation jeune agriculteur.

Une culture masculine très présente

« Être femme et vieille, c’est doublement pénalisant. » Bernadette Vallée, 56 ans, ne décolère pas. Éleveuse d’ovins depuis six ans dans le Loiret, elle vient tout juste de se faire refuser l’attribution de 25 hectares de terre en Commission de préservation des espaces naturels, agricoles et forestiers. « L’attribution des terres, c’est un problème clé de l’installation en agriculture. On m’a reproché mon statut, de ne pas être exploitante agricole – un frein que je rencontre régulièrement – de proposer de l’éco-pâturage et pas seulement de la viande d’agneau, explique celle qui est également exploitante forestière. Le dossier n’a pas été retenu alors qu’il m’aurait permis de m’installer. »  L’éleveuse n’est propriétaire que de cinq hectares et navigue pour le reste entre la location en bail agricole et des terres mises à disposition. « Une situation précaire », reconnaît-elle.

Lire aussi : Dans les instances décisionnelles, les agricultrices peinent à trouver leur place  

Celle qui s’est lancée dans l’élevage après 35 ans de carrière a découvert à son arrivée un monde machiste et misogyne. « Dans le monde de l’élevage, on entre et on est transparent quand on est une femme. Parfois, les têtes ne se tournent même pas quand je prends la parole. Jamais je n’avais vécu cela. Je travaille pourtant dans un monde avec des gros poilus, bourrus », souligne-t-elle, en référence au milieu forestier.

Bernadette Vallée s’est lancée dans l’élevage après une carrière dans le milieu forestier. @Crédit photo : Bernadette Vallée

Ses débuts dans la profession n’ont pas été très bien accueillis : « Les collègues étaient tous morts de rire : “avec des brebis solognotes, tu n’arriveras à rien ou cet élevage n’a aucun intérêt économique […]. A l’Ardear, où je suis maintenant bénévole, je n’ai trouvé aucun jugement et des gens pour m’écouter alors que je traversais une année pleine de questionnement. » L’agricultrice a aussi découvert le soutien et la solidarité dans des groupes d’agricultrices. Pour être une femme dans la profession, « il faut manger du lion », prévient-elle.

Sandie Floquet, fille d’agriculteurs, n’a pas connu les mêmes déboires lors de son installation – « je me sentais prête, j’étais formée, j’avais confiance en moi » – mais elle aussi a subi le sexisme, les pensées stéréotypés et la remise en cause de sa légitimité et de ses compétences. « On ne nous prend pas forcément au sérieux, il faut se faire sa place. On peut avoir des réflexions malvenues. La culture masculine est très imprégnée dans les campagnes. »

Lire aussi : Paysanne, écolo, féministe et queer : la quête d’un champ à soi

Lever les contraintes à l’installation

En Centre-Val de Loire, l’Ardear s’est fixé pour objectif d’augmenter le nombre d’installations de femmes sur des exploitations agricoles de la région. « En ce moment, entre 50 % et 60 % des personnes que nous accompagnons dans nos dispositifs sont des femmes. Et notamment, de plus en plus au stade de l’émergence de projet », rappelle la coordinatrice, Hélène Botreau.

L’association souhaite contribuer à lever les contraintes à l’installation grâce à des actions de sensibilisation et communication, dans le cadre d’un plan d’action pour l’entreprenariat des femmes en agriculture. Elle a notamment organisé une exposition autour de témoignages afin de visibiliser le parcours des agricultrices.

L'exposition de l'Ardear Centre-Val de Loire vise à visibiliser les femmes agricultrices. @Crédit photo : Ardear Centre-Val de Loire
L’exposition de l’Ardear Centre-Val de Loire promeut les femmes paysannes. @Crédit photo : Ardear Centre-Val de Loire.

« Nous avons également posé des questions à nos adhérents et adhérentes. La demande de formation, notamment technique et de technique en non mixité était importante. » Le réseau propose également des programmes de formation en interne sur la parentalité ou la charge mentale pour ensuite mieux accompagner les professionnels. « Nous souhaitons aussi coconstruire une boîte à outils sur la parentalité, la charge mentale, l’équilibre vie pro-vie perso. » 

Lire aussi : Conjointes collaboratrices ou ouvrières : les doubles invisibilisées de la terre

Une opportunité pour l’agriculture de demain

La présence de femmes cheffes d’exploitation représente une opportunité pour l’agriculture de demain : « Les jeunes femmes ne recherchent pas la même chose, insiste Sandie Floquet, qui l’expérimente tous les jours à la ferme. C’est bête à dire, mais on le voit avec nos stagiaires. En fonction du genre, l’approche est différente : avec les jeunes femmes, on a plus de discussions, des prises de décision collectives, etc. »

Les agricultrices sont surreprésentées dans les pratiques durables. 46 % des chefs d’exploitation dans les exploitations bio sont des femmes contre 27 % toutes exploitations confondues, selon le rapport Oxfam. Elles amènent avec elles une autre vision de l’agriculture. « Les femmes ont toujours été présentes dans les fermes, elles ont toujours avancé dans l’ombre de leur mari, rappelle Sandie Floquet. Aujourd’hui, elles font avancer leurs droits. » Et l’agriculture en général.

1 Commentaire

  1. Bernabeu

    Excellent article !

    Réponse

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *