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Humus : Gaspard Kœnig (Les éditions de l’observatoire, 2023)

par | 14 Jan 2024 | Littérature

L’auteur aurait pu intituler son livre « Voyage en bobocratie verte », se dit on après la lecture des premières pages du roman de Gaspard Kœnig. En effet, l’histoire commence et se poursuit en bonne partie dans l’entre-soi de la jeunesse issue de la bonne bourgeoisie parisienne qui se retrouve sur les bancs des grandes écoles : Science Pô, HEC, etc.

En l’occurrence, les deux héros de Kœnig, Arthur et Kevin, se rencontrent à AgroPariTech, l’école nationale d’agronomie de Paris Grignon (anciennement INAPG), déménagée en septembre 2022 sur le nouveau campus de Saclay dans l’Essonne. Tandis que le premier est le fils d’un avocat parisien, formé au lycée Henri IV (dans le 5ème arrondissement, reconnu « établissement d’excellence »), le second est un pur produit de la méritocratie républicaine. Fils d’un ouvrier agricole et d’une ouvrière en fromagerie, né dans le limousin, il « réussit tout ce qui se présenta à lui » (Sic) et « comme il était bon » (re Sic) il passa d’un lycée agricole à un IUT avant d’être enfin admis par concours à l’Agro de Paris. Les deux étudiants se rencontrent à l’occasion d’une conférence donnée à l’école par un chercheur autodidacte spécialiste des vers de terre (lombrics) dont il fait l’éloge. Le pseudonyme dudit chercheur, Marcel Combe, masque sans doute un personnage réel, Marcel Bouché qui a réalisé en 1972 un inventaire des espèces de lombrics sur plus de 1400 sites répartis en France métropolitaine et qui va être actualisé

par l’INRAE 50 ans plus tard. Cette conférence est le début d’une longue et passionnante aventure puisque les deux étudiants, devenus amis, jurent de consacrer, chacun à sa façon, sa vie aux vers de terre. Tandis qu’Arthur choisit de reprendre ce qui reste de la ferme de son grand-père en Normandie, après que celui-ci l’ait saccagée à coup de pesticides et en ait vendu la plus grosse part à son voisin, pour en faire un laboratoire de la régénération par inoculation de lombrics, Kevin décide de créer sa start’up pour développer le lombricompostage, d’abord à l’échelle individuelle puis rapidement à l’échelle industrielle. Le roman se construit donc par une alternance de chapitres, l’un consacré au projet d’Arthur et le suivant à Kevin. Il est à la fois agaçant, intéressant et entraînant si bien qu’on lit les 380 pages avec appétit. Ce qui agace c’est que le texte est une compilation de clichés sur la vie, les mœurs, le parlé et la vision du monde de la bourgeoisie des grands centres urbains de la « start’up nation » chère à notre président de la République. Et curieusement, ou naturellement, ces clichés se concentrent sur le personnage issu des classes populaires rurales, Kevin, et son projet. Car non seulement celui-ci est un élève brillant, ce qui tend à prouver qu’il existe un ascenseur social pour les jeunes méritants, mais il est aussi très beau et extrêmement séduisant. Pas sentimental et bisexuel revendiqué, c’est une bête de sexe qui fascine et consomme tous les jeunes, garçons et filles, qu’il côtoie dans les soirée parisiennes. Sa start’up se développe à vitesse grand V, « lève » des millions d’euros en quelques mois, le conduit rapidement en Californie, dans les cercles très selects des « young leaders » de la French American Foundation et jusqu’à déjeuner avec le ministre de l’économie et des finances. Arthur, lui, se débat avec les ronces, vit en quasi ermite avec sa copine, diplômée de Sciences Pô, qui a quitté Paris pour devenir romancière et découvre dans son petit village d’accueil une sympathique troupe de marginaux. Évidemment, il va se battre contre son voisin agriculteur qui a racheté les terres de son grand-père et l’accuser d’écoside. Tous ces clichés peuvent être lus au premier degré, il deviennent drôles si on imagine que le romancier les souligne avec ironie. Car le texte est à la fois très documenté et bien écrit en particulier dans la description des lieux et de la biodiversité. Il a le grand mérite de donner à voir l’importance des lombrics dans la vie des sols et donc des végétaux, ce qui est une force. Mais l’entreprise de Kevin suggère que le capitalisme récupère tout, même les idéaux écologistes et peut mettre lombrics et insectes à son service. Doit on en conclure qu’il n’y a pas d’alternative au capitalisme industriel, n’est-ce pas Madame Thatcher, et qu’au bout du chemin il y a … Le roman mérite qu’on le lise jusqu’à la fin pour se faire sa propre idée.

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