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Face à la perte de diversité, la tentation des cépages autochtones

par | 31 Oct 2023 | Agriculture

Dans le centre de la France, l’Union pour les ressources génétiques du Centre-Val de Loire travaille à remettre au goût du jour les cépages rares, aussi appelés modestes ou oubliés. Une manière de favoriser la diversité dans une filière qui s’est peu à peu uniformisée après la Seconde Guerre mondiale. Après le genouillet dans le Berry, le lignage fait son grand retour en 2022 dans le Loir-et-Cher.

« Il n’y a pas de mauvais cépages, uniquement des mauvais vignerons et des mauvais terroirs. » François Bonhomme, co-président de deux associations – l’Union pour les ressources génétiques du Centre-Val de Loire (URGC) et Agir pour les cépages rares en Centre-Val de Loire – milite pour redonner aux cépages rares, aussi appelés modestes ou oubliés, leurs lettres de noblesse.
Ces derniers siècles, la viticulture a connu de profondes mutations. Après la crise du phylloxera au XIXe et la disparition de savoir-faire et de mémoire dues aux pertes humaines de la Première guerre mondiale, la culture de la vigne s’est peu à peu uniformisée, standardisée, avec la mécanisation et l’industrialisation des années 1950.
Désormais, une quinzaine de cépages sur les centaines de variétés existantes dominent la production dans l’Hexagone. Dans le monde, on recenserait près de 10 000 cépages.

 

Zoé Puzelat sur la parcelle de lignage – Photo Toinon Debenne

Le genouillet revient dans le Berry

L’URGC, dont l’objectif est de permettre aux acteurs du territoire de se réapproprier et d’utiliser durablement des races et variétés locales, a contribué au retour du genouillet, touché lui aussi par le phylloxera. Trois mille hectares de ce cépage historique du Berry avaient disparu au profit d’hybrides greffés sur des cépages américains.
Ce cépage, considéré comme perdu, ne se trouvait pas au Centre de ressources biologiques de la vigne de Vassal-Montpellier, dédié à la conservation, la caractérisation et la valorisation des ressources génétiques de la vigne. Mais « c’est dans les endroits les plus éloignés des axes de communication que l’on peut trouver le plus de diversité, 

estime François Bonhomme. A force d’en parler [appel dans la presse, auprès des habitants], nous avons retrouvé deux pieds virosés dans un village ».
Commence alors un long protocole expérimental qui aboutira peu à peu à l’exploitation du genouillet par trois vignerons et son inscription au catalogue officiel en 2011.

Le lignage, une histoire de famille

Une autre histoire est en train de s’écrire aux Montils, dans le Loir-et-Cher, sur les bords du Beuvron. En avril 2022, les premiers pieds de lignage, un cépage rare et très local aussi connu sous le nom de lignage de Blois et disparu au XXe siècle, ont été replantés, se souvient, ému, François Bonhomme. C’est la famille Puzelat qui mène cette expérimentation ; laquelle s’inscrit dans l’histoire familiale sur plusieurs générations. « Dans les années 1970 déjà, mon père a cru replanter du lignage, dont la littérature disait beaucoup de bien. Mais il s’est trompé. Des analyses ADN ont révélé qu’il s’agissait de gascon », raconte Thierry Puzelat, co-associé avec ses filles Zoé et Louise au domaine Clos du Tue Boeuf.

Les Puzelat retentent l’expérience en 2017 avec l’acquisition deux pieds virosés conservés au domaine de Vassal. Après un long processus d’assainissement, 160 pieds sont plantés en 2022 et 2023 avec l’objectif d’atteindre à terme une vigne-mère d’un demi-hectare et d’inscrire ce cépage au catalogue de l’Institut français de la vigne et du vin. Au total, l’expérimentation durera une dizaine d’années avant d’envisager une exploitation commerciale et la possibilité pour d’autres vignerons de replanter à leur tour du lignage. « C’est très enthousiasmant car personne n’y a jamais goûté », souligne Zoé Puzelat. « On a beaucoup d’espoir sur le lignage car on sait que c’est un plan fin », ajoute François Bonhomme, qui avec l’URGC accompagne le projet. Dans la région Centre-Val de Loire, d’autres cépages rares reviennent peu à peu à l’instar du grolleau ou de l’orbois.

François Bonhomme, co-président de l’URGC, milite pour redonner vie aux cépages rares – Photo Toinon Debenne.

Ailleurs en France, des associations – comme Centre d’ampélographie alpine Pierre Galet, du nom d’un ampélographe connu – travaillent également autour de la  réhabilitation de cépages anciens pour ne pas perdre ce trésor ampélographique.

Un espoir face aux maladies et au changement climatique
Alors que la filière rencontre de nombreuses problématiques, le retour des cépages rares, et donc de la diversité dans les vignes, représente un espoir. Outre l’aspect historique et gustatif et l’engouement pour les vins différents, la sauvegarde ampélographique permettrait d’augmenter les connaissances pour faire face à de nombreux enjeux : adaptation des terroirs, nouvelles maladies de la vigne et changement climatique.
« L’enjeu climatique suscite un intérêt pour les cépages disparus, qui contiennent moins de sucre et conservent leur acidité », explique Zoé Puzelat. Le lignage sera-t-il adapté? Le cépage garde encore ses mystères pour le moment, mais les premiers signes sont encourageants. « Nous n’avions aucune idée du cycle végétatif mais nous nous sommes aperçus que c’était le cépage qui débourrait en dernier. Ce qui se révèle intéressant face au gel tardif. »
« On crée de nouvelles variétés résistantes que l’on nous vend comme étant la solution. Mais on ne connaît pas les caractéristiques de cépages anciens. Essayons-les », plaide François Bonhomme qui, dans son épicerie locavore de Tours (Indre-et-Loire), vend notamment des vins issus de cépages modestes, à l’instar du genouillet.

Après avoir disparu, le lignage est revenu sur les terres du Loir-et-Cher en 2022. Photo Toinon Debenne.

Comme le relatent les auteurs de A la rencontre des cépages modestes et oubliés. L’autre goût des vins (Dunod), « les cépages modestes ne sont pas la seule voie à explorer, bien sûr, mais celle-ci permettra de faire renaître notre immense pépinière viticole et sans doute de nous surprendre pour notre plus grand plaisir ».

Une biodiversité qui peu à peu renaît

Quoiqu’il advienne, le lignage remplit déjà son contrat en ajoutant un peu plus de richesse dans le vignoble. Sensible à cette diversité, la famille Puzelat cultive déjà dix-huit cépages sur dix-huit hectares, dont du pineau d’aunis, du romorantin ou du meslier Saint François et tient à conserver les friches et les bois qui jouxtent le clos et participent 

eux-aussi au maintien de nombreuses espèces animales et végétales.
L’attrait pour la diversité se lit aussi dans les activités mis en place par les associés. Les paysans ont choisi de planter des arbres fruitiers et des plantes aromatiques et médicinales. Un rucher a vu le jour et on peut même parfois apercevoir un troupeau de moutons pâturer tranquillement à travers les vignes.

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