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Le rôle des sols pour retenir l’eau

par | 20 Juil 2023 | Eau

68 % des nappes phréatiques se trouvent à un niveau en dessous des normales de saison, indiquait mi-juillet le ministre de la Transition écologique Christophe Béchu. Si le changement climatique modifie les précipitations et que la question de la juste répartition de l’or bleu est plus que jamais au cœur des débats, la qualité des sols, nécessaire pour la rétention de l’eau, n’est que très peu évoquée. Elle est pourtant mise à mal par l’artificialisation des terres et l’agriculture intensive.

Seigne des Barbouillons, dans le Jura, vue d’une tourbière. Photo libre de droit.

« Les sols sont des milieux vivants. » Le constat est simple et pourtant, nous avons parfois tendance à oublier l’importance de ce qui se cache sous nos pieds. « C’est le résultat de multiples facteurs : climatiques, géologiques, couvert végétal », énumère Agnès Ducharne, hydrologue et climatologue, directrice de recherche au CNRS.

Alors qu’ils abritent 25 % de la biodiversité, stockent du carbone et contribuent à la production alimentaire, les sols jouent aussi un rôle majeur dans le cycle de l’eau. Leur capacité de rétention est en effet liée à cette vie qui grouille sous terre et crée de la matière organique. « Cela permet d’augmenter la porosité, le volume d’eau retenu. Le sol est ainsi plus perméable », poursuit l’hydrologue.

Si sol et eau forment un couple indissociable, l’équilibre entre les deux reste fragile. Alors que le changement climatique modifie les précipitations et entraîne une augmentation en nombre et en intensité des évènements extrêmes, à l’instar des sécheresses ou des inondations, les sols censés retenir l’eau se révèlent être de plus en plus imperméables. Avec des conséquences sur la biodiversité, sur la résilience face aux catastrophes climatiques et, bien sûr, sur la ressource en eau.

Artificialisation et pratiques agricoles délétères

Parmi les principales raisons, l’artificialisation des terres. Chaque année, le béton empiète davantage sur la nature. Selon un rapport publié en 2020 par la Cour des Comptes, 596 000 hectares ont disparu en dix ans dans l’Hexagone, au profit de l’étalement urbain, de la spéculation immobilière ou encore de la construction d’infrastructures de transport. C’est l’équivalent d’un département comme la Charente, le Var ou le Nord. « La gestion des eaux pluviales selon la technique du tout tuyau et l’imperméabilisation des sols ont engendré en France de graves problèmes d’inondation et de pollution », constate le Cerema (Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement). « On a un problème d’imaginaire. On pourrait croire que l’idéal collectif en France est que le pays soit transformé en une grande zone pavillonnaire et commerciale. Si on va vers cela, on en paiera les conséquences », alerte de son côté Agnès Ducharne.

L’objectif de Zéro artificialisation nette (ZAN) d’ici 2050, introduit dans la loi Climat et résilience, prévoit de réduire l’extension des villes en limitant les constructions sur les espaces naturels ou agricoles. Nette ? « C’est-à-dire qu’on peut artificialiser un hectare si on en renaturalise un. C’est mieux que rien mais en termes de préservation de la biodiversité, ce n’est pas terrible ». La première échéance est en 2030 : le rythme d’artificialisation et de consommation des espaces naturels, agricoles et forestiers doit être réduit de 50 % d’ici làMais la bataille est loin d’être gagnée. « Cet objectif est […] déjà menacé et des reculs juridiques sont envisagés afin d’affaiblir le caractère contraignant de ce dispositif », s’inquiète le Réseau action climat, dans une note publiée début juillet.

Autre facteur à l’origine de l’imperméabilisation croissante des sols, les pratiques agricoles intensives qui dégradent la qualité de ces derniers et donc leur processus de rétention d’eau. Les pratiques de gestion actuelles sont responsables de la mauvaise santé de 60 à 70 % d’entre eux, selon une étude de 2020 sur l’état des sols de l’Union européenne. On peut citer pêle-mêle l’intensification du labour – qui détruit l’habitat de la faune souterraine et la structure formée d’argile et d’humus – qui mène à l’érosion, le drainage, les intrants, les engrais, l’augmentation de la mécanisation ou encore le tassement lié aux engins.

Également en cause, la destruction d’infrastructures agroécologiques qui conduit à la disparition des haies – 11 000 km sont détruits chaque année – des bosquets, des prairies, des ripisylves (formations végétales qui se développent sur les bords des cours d’eau), des terrasses, des zones humides drainées, qui, elles aussi, permettent une meilleure absorption de l’eau dans les sols (lire article ci-contre). Selon une étude récente publiée dans la revue scientifique Nature, 84 % des zones humides dans le monde ont disparu au profit de cultures agricoles et 8 % au profit de l’urbanisation.

Un vide juridique

« L’artificialisation, l’exploitation des sols et l’industrialisation de l’agriculture ont distendu le rapport à la nature et ont fait du sol un impensé, qui a permis aux politiques publiques de laisser perdurer leur destruction durant des décennies », souligne l’association France nature environnement, dans l’une de ses revues consacrées au lien entre l’eau et les sols, en 2022. Au point que, « à quelques exceptions près (sol d’un espace protégé), le code de l’environnement ne reconnait pas le sol au titre des milieux physiques comme il le fait pourtant pour l’eau et l’air et ne règle que le sort du sol « malade » (réhabilitation des sols pollués) », note l’Association française pour l’étude du sol.

D’un point de vue juridique, la question sol-eau ne semble donc pas prise en compte. « Des moyens agroécologiques existent pour restaurer l’eau dans les sols, mais il n’y a pas de moyens juridiques pour atteindre cet objectif-là », explique l’enseignant-chercheur Benoît Grimonprez, spécialisé dans le droit agricole et rural. Parmi les grandes politiques agricoles, la PAC propose des conditionnalités environnementales, c’est-à-dire l’obtention de subventions en contrepartie de pratiques vertueuses pour les terres agricoles et l’environnement, avec des conséquences sur le cycle de l’eau (interdiction de labourer les prairies, maintien des haies, etc.)« Mais ce sont des dispositifs généraux et à minima, pointe le chercheur. On est très loin dans la pratique. »

Un constat partagé dans un récent rapport de la Cour des comptes européenne. « Nous parvenons à la conclusion qu’en raison de normes souvent peu ambitieuses (tant du point de vue de leur définition que de leurs exigences) et d’un ciblage limité au niveau national, la Commission et les États membres n’ont pas suffisamment exploité les outils disponibles, et que la santé des sols pourrait encore être grandement améliorée. » Preuve en est que le chemin est encore long, « il n’existe pas de définition commune de la GDS [la gestion durable des sols] convenue au niveau de l’UE qui soit suffisamment concrète et complète pour être applicable ».

Changer de paradigme

Des solutions existent pourtant. « Un changement d’occupation des sols est nécessaire. Il faut arrêter d’artificialiser. C’est dangereux, souligne Agnès Ducharne. Il faut éviter d’empiéter sur les espaces naturels – les champs et les forêts n’étant pas des espaces naturels, donc ils n’en restent plus beaucoup. » La préservation des zones humides (marais, tourbières, prairies humides), véritables éponges, dont le rôle hydrique est essentiel pour limiter les inondations, recharger les nappes, restituer l’eau et la filtrer, constitue ainsi un enjeu de taille. L’abandon de projets lourds de conséquences pour les sols – comme celui de l’Autoroute 69 Castres-Toulouse, qui menace environ 400 hectares de terres agricoles, de bois et zones humides – l’est également.

Un peu partout en ville, la question de la désimperméabilisation se pose, avec plusieurs objectifs : réduire les risques d’inondations en limitant le ruissellement, préserver les ressources naturelles (eau et sols) et réintroduire la nature, tout en diminuant les îlots de chaleur urbain. Le concept de ville-éponge, résiliente face aux inondations torrentielles et qui permet de sécuriser l’approvisionnement, progresse.

L’agriculture, quant à elle, se trouve à la croisée des chemins.« Il y a une voie qui consiste à dire : il faut conforter les activités agricoles telles qu’elles existent. C’est-à-dire à partir de semences sélectionnées, pesticides, engrais, mécanisation, irrigation, note Jean-Luc Redaud du Partenariat français pour l’eau lors du colloque « Quand la métropole se réchauffe de +4°C », début juillet. « Mais d’autres voies existent. La première, c’est l’agroécologie, avec un changement dans l’agronomie, avec la rotation des cultures, la conservation des prairies. La deuxième, c’est une meilleure gestion des sols, en pratiquant l’agriculture de conservation, la diversification. »

Le renouvellement du modèle agricole pourrait passer par des normes. « Mieux gérer les terres, c’est nouveau comme réflexion. Et cela reste novateur dans le milieu rural. Pour qu’une idée se traduise dans les normes, il faut du temps, de l’expérimentation, précise Benoît Grimonprez. Jusqu’à présent, la politique de gestion de l’eau est quantitative. Il faudrait imposer des pratiques qui favorisent le cycle de l’eau, des mesures qualitatives. »

Les réponses sont multiples et dépendent aussi des territoires et de leurs enjeux respectifs, rappelle Agnès Ducharne. « Nous devons favoriser des solutions locales, basées le plus possible sur la nature. » En somme, un large panel de solutions existe, mais ne reste plus qu’à les mettre en place.


 Toinon Debenne

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